LIVRE. X
— Bah ! le cœur vous portera.
— Et s'il me trahissait?
— Eh bien, pour en finir, je vous donne un mois, D
à la mi-janvier, vous pouvez être sur pied. Adieu, m* chère dame. Je me sauve. Regardez quelquefois le soleil, et vous serez impatiente d'aller à lui.
Restée seule, je suis tombée dans un profond recueillement.
Que décider?
Je ne suis pas prisonnière sur parole... Je ne traîne pas au bout de ma chaîne le boulet du remords... Je suis orpheline... Je ne dépends d'aucune volonté.., Je ne relève que de ma conscience.,.
Que décider?
Quelques jours se sont passés dans ces mortelles angoisses de Tindécision et de la lutte. Déjà, au Glandier, j'avais pu fuir et je ne l'avais pas voulu. J'avais foi en mon innocence ; je ne croyais pas que la calomnie pût donner au mensonge le caractère et la puissance de la vérité. J'igno* rais que la science pût verbaliser le doute et criminaliser l'apparence. Il me suffisait de me sentir sans reproche pour être sans peur.
Hélas' je me trompais. On n'acquiert l'expérience qu'en souffrant ses leçons. Je n'en avais pas souffert alors. Aujourd'hui, je n'ai malheureusement que trop appris.
Mais, si je me suis désolée souvent de la confiance aveugle qui m'a jetée où je suis, je n'ai pas du moins à en rougir. A Tulle, après le rejet de mon- pourvoi, on me proposait encore de tenter une évasion ; on m'en offrait les moyens. Ils étaient sûrs. Cette fois, je ne comptais plus sur mon droit. Mais je le voulais toujours pur, et je gar-
M6 HEURES DE TRISON
dai mes fers en bénissant les mains qui les auraient fait tomber.
Si les pierres de mon cachot sont lourdes, plus lourdes sont les calomnies qui ont dicté l'arrêt que je subis. Libre, retrou verais-je l'honneur en retrouvant la vie? Non. L'honneur pour moi, c'est ma constance à souffrir. Il faut que chaque heure de mon martyre plaide pour mes heures passées. Dieu recueillera mes larmes. Les hommes eux-mêmes me tiendront compte de ma jeunesse perdue sans une plainte, de mes douleurs endurées sans un murmure. Les jours qui s'amoncellent sur les jours, pour m'armener mourante au faîte des opprobres, ces jours, religieusement employés, m'attireront les sympathies qu'on accorde aux victimes. J'acquerrai ce qui me manque. Je cultiverai ce que je possède. Je demanderai des forces pour mon âme au recueillement et à la prière. J'en demanderai pour l'esprit à la méditation et à l'étude. L'amitié fera vivre mon cœur. Ma conscience fera taire mon désespoir. Rien ne peut effacer, je le sais , la sentence qui me frappe ; mais dois- je me laisser oublier? Ne serait-ce pas livrer à l'infamie un nom, hélas ! que l'on n'oublierait pas .. Ce n'est pas moi qui ai demandé la publicité. Je l'ai subie. Si je n'ai pu parer les coups de cette nouvelle lance d'Achille, j'en userai à mon tour, et ma plume se retrempera dans mes fers. . Beau soleil, qui me souriez de loin, voilez-vous sous le nuage qui passe ! folles espérances, regrets amers, désirs superflus, dormez ou mourez dans mon sein î
La sœur novice est revenue... Elle me presse... Tout est prêt, me dit-elle... Mon Dieu, soutenez- moi...
Fuir, c'est reculer devant la justice des hommes!... Rester, c'est m'avancer vers la justice de Dieu .. cela est