LIVRE XI
fenêtre close ou assise devant son feu éteint, elle s'isolait avec effroi de tous ceux qui voulaient l'approcher : l'inanition seule la forçait de manger, la lassitude seule la forçait de se coucher ou de s'asseoir.
Tandis que je recueillais si tristement mes pensées, Basson avait accroché, à grand'peine, un rideau de toile verte devant sa croisée. Le rideau posé, elle m'a appelée ; j'ai pris ma lorgnette, et je me suis blottie derrière le rempart improvisé qui allait me permettre de voir, sans être vue, la scène de départ de la pauvre femme.
Tout à coup deux moineaux, qui s'étiraient les plumes sur la tablette de la fenêtre faisant face à la mienne, se sont envolés à tire-d'aile au haut du toit voisin ; le volet s'est ébranlé, et les deux battants, ouverts avec fracas, ont laissé plonger mon regard dans l'intérieur delà chambre, en même temps qu'y pénétraient le grand air et le grand jour de la liberté.
Mas ! la pauvre chambre, elle était si pleine d'ombres, que la lumière avait peine à s'y dérouler.
Des lambeaux de toile d'araignée se balançaient au plafond; une fumée opaque tourbillonnait à fleur de terre, et le vent, qui soulevait de toutes ces surfaces planes des nuages de poussière humide, semblait chasser les rayons de soleil à mesure qu'ils entraient.
tin matelas tout aplati était étendu devant l'âtre. Les murailles, boursouflées d'ampoules, étaient recouvertes d'un papier moisi, jadis vert, çà et là pendant et déchiqueté. Rien ne manquait de ce qui est nécessaire à la vie, mais rien n'était à sa place : c'était le désordre de la folie. Une aiguière fêlée occupait le milieu de la cheminée; une chaufferette et un tabouret avaient la place d'honneur sur
une commode ; un plateau, chargé de mets écornés, gisait sur un lit bouleversé, tandis qu'une vieille pan toufle,efflanquée et bossue, s'épanouissait dans une coupe de verre.
Jusque-là, les allées et venues des personnes qui empilaient en paquets le linge et les menus objets de toilette m'avaient empêché de voir mademoiselle Grouvelle. Je la découvris enfin, tapie dans un angle de sa chambre; et là, plus roide, plus immobile, plus absente d'elle-même que je ne l'avais vue sur sa terrasse, elle fixait froidement le jour, et le jour n'allumait pas une seule étincelle de vie dans ses yeux.
Ma lorgnette étant excellente, je frôlais du regard le fantôme qui m'apparaissait, et, par moment, je m'en sentais si près, qu'un courant électrique apportait à mon cœur le froid de son cœur.
Mademoiselle Grouvelle est grande ; ses traits réguliers, quoique accentués et virils, devaient être beaux avant que la douleur les eût stupéfiés. De sa physionomie d'autrefois il ne reste que le masque, et sur ce masque de chair, où l'âme ne rayonne plus, la lumière fait tache en y tombant. Son front est sillonné de rides horizontales au fond desquelles dort le néant; ses yeux ont la teinte morne de ces eaux mortes qui recouvrent le vide des abîmes comme les larmes recouvrent le vide des cœurs.
Tant qu'ont duré les apprêts du départ, celle que ces apprêts allaient ressusciter à la vie s'enfonçait de plus en plus dans l'ombre où elle s'était blottie. Le dernier paquet emporté, la surveillante a voulu s'approcher... Mademoiselle Grouvelle, renversant sa tête en arrière, lui a jeté un regard d'indicible terreur, et s'est violemment cramponnée au mur; un instant après elle est retombée dans son premier engourdissement, et j'ai pu alors examiner sa mise.