‹ Heures de prisonChapitre 113 sur 150 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

Sa robe, d'une coupe élégante, avait dû être rose ; maintenant, sans couleur et à l'état de guenille, elle laissait échapper, à travers la double crevasse de ses manches, deux coudes maigres, anguleux et gercés. Les magnifiques cheveux blonds .qu'elle tressait autrefois en couronne à l'entour de sa tête s'éméchaient, entortillés et crépus, sur ses épaules et sur son sein. Ses doigts de pied, trouant une chaussure en pièces, se crispaient, nus, sur la pierre froide des dalles. La surveillante était là, une robe neuve sur le bras et des souliers neufs à la main, la pressant de s'habiller, et s'épuisant en raisonnements incompris.

Un violent coup de sonnette ayant enfin donné le signal, la surveillante s'est approchée une seconde fois de l'infortunée, lui a mis un long châle sur les épaules et a voulu l'entraîner. Un cri déchirant, précurseur d'une lutte, s'est fait entendre... la lorgnette m'est tombée des mains.

Qu'aurais je appris de plus? Je savais ce que valent les lendemains de la loi; je savais à quelle heure interviennent la miséricorde et la justice des hommes... Je savais ce qu'il reste de la créature humaine quand elle ne reflète plus l'image du Créateur... Hélas! je le répète, qu'auraisje su de plus?

J'ai regardé le ciel et j'ai prié... La foi porte Dieu là où elle porte la vie... croire, c'est vivre ; quant aux espérances de la terre, l'homme qui entasse jour sur jour pour donner un port à ses rêves est plus fou que l'hirondelle qui amasserait brise sur brise pour y suspendre son nid.

U faut avoir été privé de livres pour sentir le prix de cette douce société, toujours variée, toujours nouvelle,

toujours à V unisson de la corde vibrante de notre esprit.

Je n ai pas encore fait un choix. Je ne me suis pas encore tracé un plan de lecture et d'étude. Je veux revoir d'abord tous mes premiers amis, m'en entourer avec délices, passer de l'un à l'autre, recevant et donnant, laissant un souvenir à qui me laisse une pensée, aimant qui me console, caressant qui m'enchante, honorant qui mo guide» bénissant qui m'instruit.

Les livres, les grands et bons livres, formes splendides et sacrées sous lesquelles l'esprit des morts illustres se survit, les livres, dans l'ordre intellectuel et moral, sont nos vrais aïeux. Dès que nos pensées comprennent la langue de ces morts glorieux, des qu'elles savent la parler, le lien de notre parenté s'établit. Nous leur appartenons, ils nous appartiennent ; nous tenons par eux au passé, ils tiennent par nous à l'avenir : nous brisons la pierre de leurs tombes, nous les ressuscitons... Us nous apparaissent et nous montrent sous quel horizon notre soleil de demain se lèvera. Au milieu des flots, où nos opinions incertaines se débattent, leur génie nous sert de boussole; c'est l'étoile radieuse qui nous guide vers l'Orient.

Mes pauvres livres! 11 y avait deux ans, oui, autant que cela, que je ne les avais revus. Aussi en ai-je voulu partout, sous mon chevet, sur ma table, sous mes yeux, à ma main .. Faisons l'avare; comptons bien nos richesses. Y sont-ils tous, mes vieux amis?

D'abord, voilà Pascal! génie maladif, œil cave qui regarde toujours en dedans; Pascal! le croyant intrépide, le penseur tourmenté, l'arpenteur sublime du doute et de la foi... Pascal! qui des pieds touche à l'abîme, et du front va se heurter au ciel.

A côté de Pascal, Bossuet! le Moïse nouveau d'un nouveau Sinaï, le chroniqueur inspiré des secrets de Dieu;

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Bossuet!... le fier harangueur des morts, qui ne flattait les rois qu'en face les mausolées.

A droite de Bossuet, Fénelon ! l'étoile de Cambrai, cœur sublime, esprit doux et brillant, âme d'apôtre et de saint, nom béni et révéré de tous... Fénelon! qui d'une erreur fait jaillir une gloire, et dont la gloire monte au ciel, des flammes d'un bûcher...

A gauche de Fénelon, quel est ce petit volume dont les pages semblent s'ouvrir toutes seules?... Ah! c'est la belle des belles, la charmante, la délicieuse, l'admirée, la bonne, rincomparabte... Je l'ai nommée, c'est madame de Sévigné, avec tout l'esprit de ses vertus, tout le talent de ses grâces, et l'inépuisable génie de son ainour de mère.

Plus loin, sous ces in-12 d'une reliure dorée, j'entends Corneille, le poëte demi-dieu, le père immortel du Cid, le peintre premier-né des héros et des passions surhumaines .. J'entends Racine, le Raphaël divin des royales amours, le poëte enchanteur dont chaque vers est une note, dont chaque note est une mélodie.

A leurs pieds, le pauvre Gilbert ! le poëte infortuné, qui s'inspirait de la misère et qui pour muse avait la faim.

Devant moi, Montaigne! le grondeur charmant, le philosophe frondeur, le moraliste profond, au bon sens si carré, à la raison si ferme, que dans les saillies mêmes de sa verve railleuse on reconnaît le sage qui instruit.

Près de mon oreiller, qu'est-ce encore?... Oh! ce sont deux de mes chéris... La Fontaine! le bonhomme si sublime et si naïf, si ingénieux et si simple, et avec tant d'esprit qu'il le donne en prodigue à la plus chétive de ses bêtes... Molière! qui, plus heureux que le Cynique d'Athènes, trouve un homme... l'arrête .. lui met sa lampe au cœur et va faire rire le monde des secrets qui le font pleurer.

Dans la jeunesse on apprend; dans Ja vieillesse on oublie. La saison de l'étude est l'âge où chaque germe fleurit pour grainer dans la vie. L'étude n'est pas seulement une distraction, elle nous initie aux mystères d'une existence supérieure. L'habitude d'occuper l'âme en laissant reposer le corps sépare l'idée de la matière, exerce et féconde nos facultés les plus nobles, adoucit l'attente de la mort, et nous révèle de plus en plus la nature distincte des deux substances que la vie unit en nous.

Quel est l'homme qui, après une longue méditation, ne reconnaît la suprématie de l'esprit sur les sens? Le plaisir, la douleur, ne peuvent nous émouvoir sans éveiller une pensée qui leur corresponde. La pensée, au contraire, s'élance dlautant plus haut que le corps est plus faible. Elle est libre dans les chaînes; elle est sereine dans les pleurs. Que l'adversité la touche, elle reste stoïque et plane tranquille au-dessus de ses coups.

J'ai quelquefois comparé la vie à une haute montagne. Au bas, l'herbe verdit, l'arbre croît, la plante se développe, la fleur s'épanouit, l'eau gazouille, l'oiseau chante; mais le nuage qui verse la pluie et la rosée apporte aussi l'orage, et si la vie fleurit partout, partout aussi la mort menace.

Qu'on porte ses regards au sommet. La végétation s'y arrête. L'air est si pur, qu'il sèche la sève ; le soleil est si ardent, qu'il échauffe la pierre et lui fait suer des filons d'or, de cuivre et de fer. On est plus haut que la vie, mais en même temps plus haut que l'orage. Dans la vallée, tout chante. Sur la montagne, tout resplendit... La terre avec ses ombres cache le bonheur. Le ciel n'a pas de nuages

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