LIVRE XI
pour voiler la lumière. Mieux vaut rayon qui éclaire que terre qui fleurit '.
J'accepte la douleur qui foudroie. L'orage relève de Dieu, et c'est au ciel que la foudre s'allume. Mais je n'accepte pas de môme les petites colères du despotisme individuel, je veux dire les vexations mesquines qu'on fait subir au pauvre prisonnier, sans autre motif, sans autre but que d'ajouter du plomb à du fer.
La vie de prison rappelle l'épée de Damoclès. Une volonté ombrageuse, parce qu'elle a pu être trompée ; tracassière, parce qu'elle s'en prend à des atomes, voilà le fil qui tient suspendu sur le cœur des captifs le glaive de la loi.
En prison on ne souffre pas toujours; mais on est toujours au moment de souffrir. On le sent, et c'est là un supplice. La balle est fondue. Qu'une main vienne, et le coup va partir ; qu'un œil vise, et le coup va porter.
En prison, il y a tant de choses, fort innocentes d'ailleurs, qu'on ne doit pas faire, qu'il n'est guère possible de ne pas en oublier quelqu'une. Oh ! alors, le prétexte du coup d'épingle est trouvé.
Les anciens disaient qu'il suffisait d'un pli dans la feuille d'une rose pour faire envoler le bonheur. Trop souvent il suffit d'une larme pour faire déborder la coupe du malheur.
Qu'on écoute-plutôt.
La fenêtre de ma .cellule donne sur un boulevard. Un petit essaim d'hirondelles, compatissantes amies, est venu suspendre ses nids aux nervures profondes de ses corniches.
1 Les pensées que je jette là seront développées plus tard, si ma santé me permet enlin de me livrer à un travail sérieux.
Quand vient le soir, le soleil dessine un triangle de feu sur le rebord extérieur de sa tablette Si j'étends la main en dehors des grilles, je touche un rayon, je le sens qui me caresse et me chauffe. 11 me semble que le printemps s'habille de sa blonde lumière pour se glisser près de moi. Je rêve que la liberté me visite dans une étincelle libre de l'astre qui daigne saluer le malheur.
Le soir encore, mon regard plonge" aux confins de l'horizon. J'aime à voir les nuages se franger d'or et de pourpre, des montagnes fantastiques planer sur les Gévennes, et me présenter tour à tour leurs versants de topaze et leurs gorges de rubis.
J'aime les bruits décroissants du travail et les douces harmonies du repos; j'aime les cris des enfants s'égrenant deux à deux au retour de l'école; j'aime le chant de l'ouvrier, sortant joyeux de sa fabrique, et le sifflet du vigneron, nonchalamment assis, comme un roi d'Yvetot, sur la croupe de son âne; j'aime enfin les pas cadencés de nos braves mineurs, regagnant par bandes joyeuses le quartier des casernes.
Eh bien, le crôira-t-on? ces distractions d'une pauvre morte, regardant de loin passer la vie, ces distractions sont espionnées, dénaturées, dénoncées. On en médit, on les commente... Si un passant s'arrête, attristé, au pied de ma tour, il est suspecté ; s'il lève silencieusement son chapeau en fixant mes grilles, il devient dangereux; on s'informe bien vite de ce qu'il est, de ce qu'il veut, de ce qu'il fait. On voit partout des complots, et nulle part la charité ou la sympathie.
Un de ces jours, une jeune femme passait; elle crut apercevoir mon ombre ; comme elle aimait sans doute ma douleur, elle voulut m'apprendre à aimer sa joie. Elle avait un petit enfant à son bras, elle réleva vers moi, lui