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LIVRE XI

prit sa petite main rose, et s'en servit pour m 'envoyer un baiser; ce baiser, je le lui rendis en pleurant...

On m'épiait : le pauvre baiser fut surpris, vendu, et on me menaça de fermer ma croisée.

A la Trappe, deux religieux qui se rencontrent se disent tout bas : ««Frère, il faut mourir. » Ici, à chaque heure du jour, le grincement d'un verrou, ou la piqûre d'une parole amère, vient me dire : « Souffre, tu es ici pour souffrir! »

Je suis émerveillée des splendeurs du printemps dans le Midi. Tout fleurit, tout rayonne, tout brille : le zinc se fait diamant; la vitre, étoile ; la pierre de taille se moire ; l'ardoise s'allume; un voile de feu semble draper la terre.

Hier, Adèle était invitée à une promenade de campagne avec quelques-unes de ses amies. On devait, en sortant de la ville, prendre au hasard un de ces verts sentiers qui courent le long des prés, bordés de joncs, de mauves et de pâquerettes.

Quand la fatigue se ferait sentir, quand un rideau de saules, versant son ombre mobile sur l'ondine du ruisseau, aurait invité les promeneuses à s'asseoir, on devait, tout en jasant, partager un gâteau, boire le jus d'une orange et croquer des cerises.

Les plaisirs d'Adèle sont les miens, comme mes douleurs sont ses douleurs. Je voulais l'habiller, nouer sa ceinture, abattre son col sur son ruban ; je voulais savoir la direc-r tion qu'elle prendrait, la suivre de l'œil, m'attacher à ses pas, et au delà môme de mon étroit horizon l'avoir toujours présente à mon souvenir et à mon cœur.

Mais, loin de répondre, Adèle était si triste, qu'à nous voir on l'eût prise pour la prisonnière , et moi pour la

jeune fille qui allait fouler la rosée et boire le soleil dans les prés.

— Écoute, chère, lui disais-je, écoute : L'étang de Villers-Hellon était bordé d'iris jaunes et bleus : cueilles-en deux tiges, dont les boutons soient à peine épanouis. Tu me les apporteras. Je les verrai fleurir dans ma chambre, et peut-être le passé refleurira-t-il un moment autour de moi.

Adèle jeta ses bras à mon cou et ne répondit pas.

— Si tu trouves l'herbe aux perles... cette petite fleur bleue qui dit, selon les uns : « N'oubliez pas, » et/selon les autres : « Aimez-moi; » fais-m'en une gerbe... Tout ce qui me reste de vie est renfermé dans ces expressions symboliques de la pauvre fleurette... Tu me comprends, n'est-ce pas?

Adèle me prit la main ; c'était dire qu'elle me comprenait.

— Écoute encore : quand tu seras assises près du ruisseau, laisse ta main jouer avec ses cascatelles fraîches et sonores. Jette au courant une feuille de saule, et tu me diras si le courant l'a emportée ou si elle a disparu au fond de l'eau. Autrefois j'interrogeais cet oracle ; hélas ! il a menti ; mais de cœur j'y crois encore ; demande-lui son secret. Enfin, continuai -je, respire toutes les fleurs qui s'ouvriront devant toi; prends de l'air, du soleil, delà liberté pour deux, et reviens m'en donner ma part, reviens vite...

Je n'avais pas achevé de parler, qu'Adèle avait dénoué son chapeau et ôté ses gants.

— Que fais-tu, enfant? on va t'appeler.

- — Je suis revenue de ma promenade.

— T'ai-je fait de la peine? crois-tu que je puisse être triste de te savoir contente?

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