‹ Heures de prisonChapitre 116 sur 150 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

— Non, mais j'aime mieux souffrir avec loi que de prendre un plaisir où tu n'es pas.

— Adèle, je t'en prie , ne manque pas de parole à tes amies.

— Ma première amie, c'est toi. J'ai cru avoir plus de courage que je n'en ai. Depuis ce matin mon cœur est si lourd , que je fais de vains efforts pour ne pas pleurer. Écoute à ton tour : tant que tu seras malheureuse, je le serai; tant que tu seras prisonnière, je ne te quitterai pas; et, quand viendra le jour de la liberté, eh bien, ce sera un beau jour pour toutes deux.

— Adèle, lui répondis-je en l'embrassant de toute mon âme, reste donc, et ne nous séparons plus...

L'émotion nous avait gagnées, mais une émotion douce, pénétrante, presque religieuse... et pendant le reste du jour, chaque fois que nos regards se rencontrèrent, ils se dirent: Ma sœur...

J'ai gardé le lit près de trois semaines , horriblement souffrante de ma névralgie. Ce soir, pour la première fois, appuyée sur le bras d'Adèle , j'ai pu m'approcher de la fenêtre.

Trop faible encore pour revoir la nature aux heures où le soleil la pare, j'ai voulu associer mon deuil au deuil de la nuit. La ville dormait à mes pieds; de grandes masses d'ombres surgissaient çà et là du milieu des ténèbres ; des lambeaux de nuages s'enfuyaient dans le ciel sous l'haleine sifflante du vent. Le silence gémissait; l'obscurité prêtait des formes à l'invisible. La vie semblait rentrer dans l'ombre d'où les fantômes sortaient. Tout était vague, mystérieux et triste. L'âme de la nature flottait, évanouie, sur un lit de brouillards...

Terre qui pleures ton soleil, regarde... moi, je pleure ma vie, et je n'ai pas l'espoir d'un lendemain!! !...

Bientôt, la lune ayant blanchi les ténèbres, j'ai vu se dresser, à cent pas devant moi, un groupe de bâtiments aux formes arrêtées, et sévères.

Les fenêtres de la façade extérieure, étroites et carrées, ne paraissent s'ouvrir qu'avec effort sur le monde ; une ceinture de moellons, pauvrement empilés, reliait entre elles les parties visiblement ajustées de l'édifice. Pas une corniche le long de ses toitures, pas une ligne courbe mêlée à ses lignes droites et austères; point d'arbres pour l'ombrager de leurs rameaux ; point de fleurs pour y envoyer leurs parfums; pas un lien de vigne ni un feston de lierre pour prêter une voix aux molles brises d'alentour.

— Est-ce encore là une prison? ai-je demandée Adèle. Avant de me répondre, Adèle a cherché la direction de

mon regard.

— - Là-bas, lui ai-je dit, ce fantôme blanc?

— Là-bas? c'est le séminaire.

— Le séminaire ! ah ! je comprends maintenant ce mépris de la fleur, — elle fane; — ce dédain du parfum, — il s'évapore; — ce dégoût de la vie, — la vie passe.

— Vois-tu, Adèle, là-bas, ce qui attire le monde, on le fuit; ce qu'il chante, on le pleure... là-bas, ce que le monde cherche, on l'évite ; ce qu'il sait, on l'oublie, et ce qu'il oublie, on s'en souvient...

Plus loin que le séminaire, et sur le penchant d'une colline toute marbrée par les ombres glauques d'une vieille

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