LIVRE XII
La grêle a-t-elle détruit la moisson, on souffre ensemble et ensemble on s'entr'aide. Là où le superflu est inconnu, il est rare que le nécessaire manque. Là où l'orgueil n'enfle pas les oreilles, il est rare que le cœur ne mène pas tout droit au bon Dieu. Après s'être servi de ce qu'on sait pour vivre., on se sert de ce qu'on croit pour s'aider à mourir. Pas une larme qui ne s'essuie au presbytère ; pas un bonheur qui n'y commande sa fête. Les baptêmes comme les noces sont une occasion de prières et de festins. On pleure ses morts à table, comme à table on marie ses enfants... L'homme des campagnes est heureusement pauvre, tandis que l'ouvrier des villes, à qui l'on fait de sa pauvreté une honte, se fait à son tour un vice de sa pauvreté.
Je ne sais combien d'années M. Coural passa au village, semant des bienfaits et récoltant des vertus. Sa dernière cure fut, je crois, Argilliès... Il la quitta pour venir habiter Montpellier, où les pressentiments de sa charité l'appelaient, et où l'attendaitdepuis longtemps un de ses condisciples, aumônier du pénitentiaire de cette ville.
Les maisons centrales n'étaient pas alors ce qu'elles sont aujourd'hui. A la vue de celle de Montpellier, le bon prêtre s'effraya des misères de toutes sortes entassées pêlemêle dans l'enceinte de cet enfer, qui aurait dû être un purgatoire.
II vit ces fronts sur lesquels déteint le remords, ces cœurs flétris contre lesquels s'acharne le souvenir et qui s'acharnent au regrej. Le désordre était partout. Les murs semblaient chuchoter des mots horribles et suinter des pensées infâmes... La hiérarchie ascendante ne s'y reconnaît plus. Les fautes y servaient de titres ; la boue y servait de pourpre. C'était le chaos... C était pis encore ! !
Bientôt les avertissements de l'autorité amenèrent de
nouveaux règlements, et cette affreuse gangrène cessa. Le travail dompta le corps. La religion s'empara de l'âme. La police intérieure fut confiée à des religieuses... Le silence se fit pour que le repentir pût s'entendre. Une ère d'espérance s'ouvrait... Ce fut alors que l'abbé Coural, avec son I instinct des grandes œuvres, conçut le projet de dévouer ' toutes ses forces à la régénération morale des détenus.
Ici se place la touchante pensée dont la solitude de Nazareth, cette jolie maison blanche que j'ai aperçue tout à l'heure, est devenue l'admirable réalisation.
L'abbé Gourai traversait souvent les cloîtres de la prison pour aller à son confessionnal, caché dans l'angle obscur ( de la chapelle, I
Quand une prisonnière l'apercevait de loin, elle pressait I ou ralentissait le pas pour se croiser avec lui, le saluer, et recevoir la douce aumône de son regard.
Dans ces tristes géhennes, où le remords souffre et pleure, où le malheur souffre et prie, tout geste ordonne, tout regard menace, toute parole réprime ou punit, et, quand un mot part du cœur pour arriver au cœur, ce mot acquiert la valeur d'un bienfait.
Rencontrait-il une mère, l'abbé Coural se laissait raconter avec bonté les mille riens, les mille souvenirs du regret maternel; et ces épanchements, dont il ne se fatiguait jamais, étaient déjà une consolation pour la pauvre mère.
Était-ce une jeune fille : il l'assurait tout bas du pardon de son père. Était-ce une femme âgée : il lui montrait le ciel où le pardon se signe pour le pécheur...
Un soir, comme le bon abbé sortait de la chapelle, son bréviaire sous le bras et une prière sur les lèvres, il aperçut non loin de lui une détenue qui pleurait. Elle était jeune.