‹ Heures de prisonChapitre 121 sur 150 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

trouver. Promettez-moi de ne pas céder à de mauvais conseils.

— Oh! j'aimerais mieux travailler pour rien. Si on vous parle d'une place, monsieur l'abbé, dites au maître qui me voudra que je ferai les nuits courtes, les journées longues et les repas petits. Je sais que je ne mérite pas d'avoir ce qu'une fille sans reproche pourrait demander; mais, puisque Dieu laisse vivre le pécheur, il faut bien que le monde lui fasse gagner sa pauvre vie. La faim est une mauvaise conseillère. Quand on l'a sur les talons, on est poussé au mal, car alors le mal a l'odeur du pain. Mon père, mon père, continua la jeune fille en croisant les mains, mon père, je ne veux pas offenser le bon Dieu. Donnez-moi du travail ; faites que je gagne mon pain...

L'abbé Coural promit, et, comme il avait pleuré avec la pauvre fille, elle se consola et se remit à espérer.

Ai-je besoin de dire maintenant que, pendant deux jours, le saint prêtre alla de maison en maison, cherchant, demandant, suppliant, espérant toujours que la Provieence se cacherait derrière une porte, pour l'ouvrir à sa protégée...

Mais la Providence, qui avait ses vues, voulait faire servir cette épreuve au succès d'une des plus belles œuvres qu'elle pût inspirer. Elle fut sourde et ne se montra pas. Les riches bienfaisants dirent qu'ils avaient leurs pauvres. Les riches indifférents répondirent qu'ils ne voulaient pas encourager le vice. Quelques-uns promirent. D'autres refusèrent même d'écouter l'homme de Dieu.

Pauvre Madeleine ! où est-elle aujourd'hui? on l'appelle; rien ne répond... Comment! la faim vend ses victimes au vice, on le sait... Mais le vice? Qui dira ce qu'il fait des siennes? Qui le dira? Dieu, dont le regard purifie ce qu'il foudroie...

Cependant le souvenir de la malheureuse fille était tombé dans le cœur de l'abbé Gourai comme un germe qui devait mûrir et fructifier sous le souffle de Dieu.

Toujours humble, toujours bon, et le front courbé sous Tidée fixe de ses pieuses espérances, il allait des prisons aux mansardes sonder les plaies de l'indigence, étudier ses besoins, ses hontes, et souvent ses martyres.

L'abbé Coural, dans l'œuvre qu'il méditait, s'inspirait à 1'écDle du Christ, qui a voulu souffrir toutes les douleurs, pour les consoler toutes. Il savait que la charité chrétienne peut seule apprendre ce que Ton doit aux malheureux et ce qui leur manque. Il ne raisonnait pas les pensées. Il les rêvait encore moins.

La raison, pour les choses du cœur, est optimiste et froide. Elle se contente de l'a peu près bien, dans la crainte du pire, et même souvent par l'insouciance du mieux. Quant à l'imagination, elle s'égare dans une voix contraire. En* nemie de toute entrave, elle croit échapper aux obstacles en les niant. Dans ses rêves candides, elle voudrait tous les hommes heureux, parce que la souffrance l'attriste ; elle les voudrait tous riches, parce que la misère l'effraye. Il faudrait, pour lui plaire, que la Providence réformât son plan, et qu'elle fît de notre pauvre et vieille terre le j eune et splendide Éden des premiers jours de la création.

Prétention étrange ! L'égalité, ainsi entendue, est une chimère. Ce serait le nivellement de la mort. Il n'y a qu'une égalité vraie, une égalité du droit divin, c'est la règle de la justice, indistinctement appliquée à tous. Mais, Si la diversité des positions et des rangs est une nécessité sociale, il faut toujours que l'homme, à quelque échelon

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