LIVRE XII
bonne volonté seule répondra de la bonne conduite. Voulez-vous fuir le monde et ses tentations : entrez vite, là sera la paix... Est-ce le monde qui vous repousse ; est-ce une faute, est-ce un crime qui vous ferme son sein : entrez encore, là est la charité ; là sera le pardon.
L'abbé Coural n'avait pas seulement en vue le salut individuel des âmes; sa sollicitude s'étendait encore aux misères menaçantes de la société.
Les temps sont rudes pour les peuples comme pour les gouvernements. Le génie moderne enfante des prodiges : germes de richesses pour l'avenir, sources de larmes pour le présent...
Aux bras de chair qui se lassent on substitue des bras d'acier qui ne se lassent pas. Les métiers lissent sans tisserands; les chars roulent sans chevaux; les navires voguent sans voiles... Merveilles sur merveilles... j'en conviens; mais de là des ateliers sans travail, des professions sans clients, des propriétés sans valeur, des familles entières sans pain. De là aussi malédiction, anathème contre cette intelligence titanique, dont le vulgaire ignore le secret, et qui semble faire de la machine un homme, et de l'homme un néant.
Quel moment plus opportun pour armer le peuple de fortes vertus, pour faire apparaître Dieu sur les cimes inconnues de ces horizons nouveaux ! L'abbé Coural ne s'effrayait pas de ces conquêtes de l'homme sur la matière ; il savait que le travail, dont l'humanité ne peut s'affranchir, doit ss transformer avec elle, selon les besoins et les attractions du temps ; mais ce qu'il savait encore mieux, c'est que la charité doit élever ses temples là où le génie plante ses angoisses de jalons.
Il fallait du temps au saint prêtre pour préparer son œuvre. Chaque jour sa prière venait mûrir sa pensée; chaque jour il allait retremper son zèle au contact des souf- ' frances des pauvres et au récit des mères.
Rencontrait-il une belle âme sur son chemin, il lui confiait ses espérances et ses peines. Il recueillait ses avis et se fortifiait par ses sympathies. Trouvait-il sur ses pas un homme d'intelligence et de mérite, capable de l'aider de sa bourse ou de son crédit, il lui exposait son plan, le bien (
social et religieux qu'il devait en attendre, les ressources qu'il avait déjà, celles surtout qui lui manquaient encore. Il recevait des éloges, quelquefois même, avec des éloges, \
la promesse d'un prochain secours; mais le flot des inté- ^
rets mondains passait-il sur cette promesse, elle était ou- ;
bliée. L'espérance enfantait le mécompte, et des rêves caressés de la veille naissait le regret du lendemain.
Ces déceptions trop souvent réitérées affligeaient Tapô- .
tre sans le décourager. Il revenait sur les calculs de son budget. Il retranchait sur les chiffres pour se rapprocher des moyens. Il décidait un jour que l'aumônier et les religieuses n'auraient pas de salaire, que maîtres et serviteurs auraient la même table et le même pain. Un autre jour, il décidait encore que les religieuses travailleraient ellesmêmes pour avancer la tâche commune et gagner leur part de la commune vie. Ainsi chaque déception ne servait qu'à ramener l'œuvre aux proportions sublimes de l'humble forme évangélique. A défaut d'or, l'abbé Coural l'enrichissait de dévouements et de sacrifices. Ah ! que de fois son bon ange dut sourire aux pieuses rêveries de ses veilles ! 't
Le temps marchait cependant. Un nouvel hiver approchait. Le malheur attendait son refuge, et le pieux fondateur n'avait pas encore un toit pour l'abriter.