LIVRE XII
Les grandes pensées brisent vite les murs de leur enceinte. Déjà les échos de Nazareth retentissent au loin ; le grain de sénevé se fait arbre. Si les projets de l'ambition sont vains et insensés, ceux de la charité sont protégés et bénis. L'impossible s'efface, l'horizon recule devant eux. Qu'importe aux grandes âmes que, sur le seuil des siècles, le temps creuse ses fosses? les serviteurs de l'humanité sèment pour que d'autres moissonnent. Vivants, ils ne s'appartiennent pas ; morts, ils survivent dans l'œuvre immortelle de leur vie.
Je n'ai jamais vu l'abbé Gourai dans ma cellule sans lire sur ses traits la grandeur de l'abnégation, la puissance du sacrifice, la noblesse du caractère, affranchi du moi humain.
Au premier abord, M. Coural n'a rien qui le distingue des autres prêtres. 11 n'est ni très-grand, ni très-petit ; ni très-vieux, ni très-jeune. Son front se penche comme l'épi gonflé par le grain. Ses yeux, affaiblis par l'étude, restent toujours voilés, mais s'éclairent par moment d'une lumière intérieure qui pénètre dans son regard.
L'expression habituelle de sa physionomie est une sérénité humble et douce. Sa foi respire dans son sourire, l'oubli de lui-même se révèle dans chacune de ses paroles, dans le moindre de ses mouvements. On ne trouve rien en lui sans qu'on le cherche. 11 s'enveloppe dans son humilité.
Si les bruits du monde ne l'atteignent pas, il est rare qu'une douleur étrangère lui échappe. Il déteste le mal, mais il veut qu'on pardonne et qu'on aime les méchants. Prêtre laborieux, il n'a pas la science qui éblouit, il a celle qui éclaire. Prêtre humble et timide, sa bonté tou-
chante et naïve a quelque chose d'un profil de saint découpé dans la Bible. Parle-t-il des malheureux, on dirait une mère parlant de son enfant, avec des caresses dans le souvenir et des larmes dans la voix. Dit-il moi, il pense nous. Son cœur bat dans le cœur des pauvres; son âme n'est jamais qu'en Dieu.
Quant à sa mise, sa soutane ne rhabille pas beaucoup... sa ceinture et son chapeau paraissent de son âge... ses souliers marchent d'une Pâque à l'autre. Que lui importe la pauvreté de l'habit ! S'il se regarde, c'est dans les vêtements neufs de ses filles. Si elles ont chaud, il n'a plus froid; si elles sont bien, il se trouve à merveille... Qu'ajouterai-je encore? rien de plus, car, excepté la mort, nul n'a le droit de trahir l'incognito d'un saint.
Vincent de Paul était le père des pauvres avant d'en être le patron dans le ciel.
Enfin je peux jeter la préoccupation d'une pensée amie entre le monde et ma prison. Telle une liane, enlevée par le vent, relie de ses anneaux les deux bords d'un abime, et décore un moment de ses rameaux fleuris le gouffre ouvert par le torrent.
J'ai dit, dans un des chapitres précédents, que chaque soir le dernier rayon de soleil venait briller et s'éteindre sur le rebord extérieur de ma fenêtre. J'ai dit qu'empressée j'allais ouvrir au rayon, l'accueillant d'un sourire comme un ami désiré, ou le saluant d'une larme, comme le mirage d'un bien perdu.
Avant-hier, j'étais arrivée la première au rendez-vous. Ne voyant rien* venir du côté du ciel, je me misa regarder dans la rue.
LÎVRE XII 253
Un jeune homme passait, pesamment appuyé sur le bras d'un vieillard, qui semblait soutenir sa faiblesse et diriger ses pas.
Dès l'abord, je fus frappée du contraste de ces deux destinées. Le temps avait passé, sans la courber, sur la tête blanche du serviteur, et la maladie faisait plier sous le poids le front décoloré du maître. Le vieillard marchait d'un pas ferme vers le terme prochain de la vie. Le jeune homme, traîtreusement saisi par la mort, paraissait se survivre à lui-même, et porter son suaire avant qu'on portât son deuil.
Arrivé en face de la prison, le malade fit un signe qui sans doute ne fut pas compris par son guide, car il le renouvela inutilement plusieurs fois.
Le lendemain, je pensais moins à revoir le soleil que notre inconnu de la veille. La douleur a ses affinités mystérieuses et saintes. Je souffrais tant, et je le voyais tant souffrir, que déjà je le nommais mon frère.
Adèle était dans le secret de cette soudaine et pieuse sympathie. Nous étant approchées, vers six heures, de la fenêtre, nous aperçûmes le jeune infortuné qui remontait le boulevard, toujours appuyé sur le bras de son gardien. Quand il fut devant la maison centrale, il s'arrêta, alla frapper du regard à chaque fenêtre de ma tour, fit un mouvement de pitié en voyant la dernière ouverte, et, se retournant avec effort vers le vieillard, parut vouloir* comme la veille, lui parler du geste et des yeux»
Cette fois* la demande muette fut comprise. Sans cesser de soutenir son maître, le vieux serviteur souleva à deux reprises le chapeau du jeune homme> qui, élevant sa tête vers nous, sembla nous dire : « Ce salut, c'est au malheur qu'il s'adresse, c'est à la prisonnière qu'on l'envoie. »
Pauvre malade, merci! Ma conscience et mon cœa t se partagent ton salut, et te le rendent, comme tu 1 \ donnes.
Hier et aujourd'hui, le temps était mauvais. N'ayanl \ pas revu notre ami, nous en avons parlé longtemps. D< [ quel mal souffre-t-il? Comment les années pèsent-ella f doubles sur son front?... 11 est libre, cependant, lui! !... :
Une particularité a frappé ma cousine. Le vieillard porte [ l'uniforme bleu des pensionnaires de l'hôpital... Tou- ( chante fraternité devant la tombe! Celui qui manquait de ; pain, et celui auquel va manquer la vie, s'entrelacent de leurs bras, cheminant en silence vers leur maison de cieux... Un moment nous avons pensé que le pauvre malade était victime de quelque caprice de la fortune... mais non. Son regard est trop fier. 11 ne porterait pas le deuil d'un peu d'or. Oh ! le malheur qui fige la jeunesse dans les veines d'un homme frappe de haut. Dans les traits du noble étranger on voit quelque chose de grand qui se perd, toute une vie d'âme qui s'en va... Adèle prendra des renseignements auprès des saintes filles de Vincentde-Paul, qui connaissent hientôt les malheureux dont elles deviennent les mères.
Adèle a tout su. Notre visiteur inconnu est un réfugié polonais... Salut, respect au martyr!
Le jeune proscrit habitait, à Varsovie, l'antique château de ses pères... Il était riche, aimé des pauvres, voué au double culte de sa patrie et de son Dieu, chéri des compagnons de son enfance, qu'il appelait ses frères, et de vieux serviteurs, qui le nommaient leur fils. Son père était mort au champ d'honneur. Il lui restait sa mère, dont il était l'espérance et la consolation.
A l'âge où les passions envahissent le cœur, il n'en