LIVRE XIII
Ce soir, comme il pleuvait, Adèle s'est arrêtée quelque temps dans la loge du portier. Je l'en ai grondée.
J'ai vu cet homme une fois. Son rire permanent, illuminé par des couleurs lie-de-vin, ses yeux san9 regard, ses manières rudes, devenant à volonté poisseuses comme eelles d'un chat qui s'est frotté contre un rayon de miel, un je ne sais quoi que je ne saurais définir, m'avaient inspiré contre lui un sentiment répulsif.
J'ai voulu savoir ce qui s'était passé dans cette halte fortuite d'Adèle, et voici ce qu'elle m'en a dit.
Pendant qu'un petit garçon était allé chercher un parapluie, le gardien et sa femme se sont mis en frais de politesse envers ma cousine, lui ont offert une chaise, etc., etc. Puis, emmiellant leurs lèvres et mettant la sourdine à leur voix, ils ont commencé à parler de moi.
— Mademoiselle Adèle, a dit la portière, est-ce vrai que madame Lafarge aille mieux? Pécaïre! la pauvre dame serait enterrée il y a belle heure sans votre maman et sans vous»
— Je vous remercie, a répondu Adèle, dont le cœur n'est jamais bien clos quand on lui parle de moi, ma cousine, quoique bien faible encore * ne nous donne plus d'inquiétude. Elle se lève maintenant, et peut faire le tour de sa chambre appuyée sur mon bras*
— Tous les étrangers qui passent, a dit le portier, s'informent de sa santé... Et, clignant de l'œil, comme pour recommander le secret, il a ajouté : Hier encore,
il est venu un Anglais qui aurait bien donné de beaux et ' bons louis pour la voir. Ça vous aurait été une consolation d'entendre ce qu'il disait en regardant la tour,.. Quand un arbre tombe, chacun prend sa hache pour y faire son fagot; mais madame votre cousine, c'est le contraire, car ils disent tous qu'elle ne devrait pas être là.
Adèle a rougi de plaisir, et a répondu tout simplement : I
— Si ces étrangers connaissaient ma pauvre Marie j comme je la connais, ils l'aimeraient bien plus.
— Ce qui fait que je prends tant de part au malheur 4, de madame, a repris la portière en faisant mine de s'at- ( tendrir, c'est que je ne puis ôter de devant mes yeux cette pauvre mademoiselle Clémentine, quand il lui fallut quitter sa maîtresse. C'était à fendre le cœur. 11 n'y avait pas jusqu'à ce brave gendarme qui l'avait escortée depuis Tulle, et qui versait des larmes en aidant votre cousine
à monter le perron. La religieuse qui l'accompagnait en avait le cœur bouleversé... Pauvre dame! c'était bien terrible de se trouver sur un mauvais lit, où il y avait plus de paille que de laine, avec des draps jaunes, sans ' même un oreiller pour relever sa tête ! Quand on s'est vu riche, c'est bien triste de tomber si bas sans l'avoir mérité ! A sa place, bien d'autres auraient été voir quel temps il fait dans les autres pays. Quand on a tant d'amis, 1
il n'est pas difficile de trouver à qui se confier... Mais, par exemple, mademoiselle Adèle, ce n'est pas dans une maison comme celle-ci qu'il faudrait prendre des paroles \
pour de l'argent comptant. Il y en a qui, pour se faire bienvenir, diraient tout ce qu'ils savent, et dénonceraient