LIVRE XTII
qui te Va demandée, et ne l'as-tu pas promise ayant sa profession de foi ?
— Elle m'a priée de t'en parler, a dit Adèle en rougissant.
— Avant?
— Après.
J'ai attiré la tète d'Adèle sur mon épaule; je sentais qu'elle avait besoin d'être consolée.
— Mon Dieu! Marie, s'est-elle écriée, maintenant que tu me le fais pressentir, j'ai peur d'avoir été trop confiante.
— J'en aurais peur aussi, ma pauvre minette, si nous avions quelque chose à cacher; mais j'ai trop souvent rejeté les offres d'évasion pour que j'aie à craindre un soupçon de cette nature. Ainsi le mal n'est pas aussi grand qu'il pouvait l'être. Nous sommes peut-être dupes. Exécutons-nous toujours de bonne grâce : je vais écrire à Clémentine et à cette bonne, chère et parfaite madame *"... C'est au moins tout ce que tu as dit? ai-je repris après un moment dô réflexion.
— Tout... c'est-à-dire...
— Allons, sois franche.
—C'est-à-dire que j'ai pu lui confier que, pendant ta maladie, tu nous parlais toujours de Villers-Hellon, des douceurs de ta vie passée; et que, la comparant aux tortures de celle-ci, tu nous arrachais des larmes à maman et à moi. Je crois lui avoir dit aussi qu'un jour, le préfet étant venu te voir, tu étais tombée à ses pieds en lui demandant à grands cris la liberté.
— Et puis...
— C'est bien assez, mon Dieu ! ne me demande plus rien, je n'en puis plus,
— Eh bien, mon enfant, restons-en là... Cet homme.
en voyant mon empressement à le servir, ne pourrait concevoir l'affreuse idée de me nuire. D'ailleurs, dans ce que tu lui as dit, je ne vois pas matière à une incrimination quelconque. On ne dénonce pas une pensée de malade ; on ne noircit pas une parole de dévouement tombée du cœur d'une amie. Ne soyons ni inquiètes, ni injustes. Au fond, un nez de travers, des yeux louches, un sourire fauve, peuvent très- bien se rencontrer chez un honnête homme... Je vais écrire; toi, minette, n'y pense plus.
in
La tempête laisse dormir la vague qui porte l'alcyon. Le nuage receleur de la foudre s'irise des couleurs de la paix... La tempête et le nuage n'ont pas de. trêve pour moi... Encore, toujours souffrir ! !
Quelles douleurs avais-je donc encore à subir, malheureuse femme que je suis, exilée du passé, déshéritée de Fa venir, condamnée au deuil de toutes les espérances et au regret de tous les souvenirs? Quelles douleurs?... La pire de toutes : la douleur infime, la douleur inutile, le coup d'épingle, rouvrant la plaie du coup de poignard.
Je l'ai dit, la religion, l'amitié, ma conscience, m'avaient prêté des forces. Je ne traînais plus ma croix, je la portais. Résignée à mourir sous les étreintes de la pierre et du fer, j'avais fait mon intelligence héritière de mes loisirs... L'étude me sauvait de l'ennui ; les bons souvenirs étouffaient les mauvais ; le Calvaire me rappelait le Thabor. J'étais calme, et tout l'était autour de moi. Je trouvais encore quelques épis à glaner dans les champs dévastés de ma vie.
4 La narration que je vais faire n'a été écrite que deux mois après la fin de cette nouvelle phase de ma captivité. Dans le paroxysme de la souffrance, il m'est impossible d'écrire.