LIVRE XIII
C'est ainsi que chaque jour j'attendais les tendres embrassements d'Adèle et de sa mère. Nos premiers moments se passaient en douces causeries. L'innocente chronique du foyer, la chronique plus mattgne que vraie de la ville, les caquets à huis clos des salons, les cancans dévoilés de la rue, tous ces bourdonnements du monde, venaient résonner à mon oreille comme les échos perdus de ces mille voix de la vie que je n'entendais plus. Les petites malices me faisaient sourire ; les méchancetés m'attristaient. 11 était rare que de ces récits nous ne fissions jaillir une moralité.
Après ce compte rendu, Adèle me lisait quelqu'un de nos grands auteurs. Quand mes forces le permettaient, je prenais le livre, je l'analysais, j'en faisais remarquer les beautés à ma petite sœur. Je lui apprenais à aimer ces bons et lumineux esprits que j'aimais.
Ensuite, nous nous occupions de broderies. Je traçais les dessins. Adèle les mettait en relief, et quelquefois je m'en mêlais un peu, sans m'y entendre trop mal.
Quand l'heure, l'heure si hâtive de la séparation, était venue, je suivais de l'œil, et encore plus de la pensée, cette chère famille de mon cœur. Je la bénissais, et mes larmes lui disaient : A demain !
Restée seule, j'épiais le moment où le soleil, fuyant vers les montagnes, venait rire à ma fenêtre, faire chanter mes oiseaux, caresser mes liserons, attiédir le fer de mes barreaux. Puis j'allais répondre au triste salut d'un exilé. J'allais dire « Mon frère » au fils mourant d'une nation morte.
Ces mille riens, qui auraient passé inaperçus dans la journée de la femme du monde, occupaient mon temps, endormaient mes douleurs, trompaient mou besoin de vivre par quelque chose d'assez semblable à la vie.
Hélas! ces pauvres riens, on me les a enviés, on me les a ravis. Une-persienne, impénétrable au jour, a été scellée, comme un rideau de ténèbres; aux parois de ma fenêtre : la nature entièrauest voilée pour moi. Il faut que mes yeux souffrent leur peine comme mon cœur... Ma famille, ma famille est condamnée à ne plus me voir... Comprendra- t-on mon supplice?...
Et qu'a-t-il fallu pour ces cçuelles rigueurs? Qu'a-t-il fallu pour' me séquestrer d'Adèle, de sa mère, du soleil, de mon écbappée de vue sur le monde?... Moins que rien : la vengeance d'un fourbe, le malheur d'être trop pauvre pour payer des velléités de trahison, l'imprudence de juger les choses par les mots, et de croire au bien par instinct.
J'ai parlé, dans un chapitre précédent, d'un gardien qui s'était longuement entretenu de moi avec ma cousine.. J'ai parlé de sa femme, qui, ne trouvant pas sans doute que ce fût assez de mentir par la parole, mentait encore avec des pleurs.
J'ai dit les insinuations faites à Adèle pour un projet chimérique d'évasion, et ses réponses trop vraies pour avoir été peuf-être assez prudentes. J'ai dit le projet de départ du gardien pour Paris, et l'épisode des lettres de recommandation que je lui avais données en signe de reconnaissance pour l'intérêt qu'il nous avait témoigné.
Quinze ou vingt jours après, mes pressentiments se réalisaient. Une de mes plus chères amies, amie excellente comme une mère, m'écrivait qu'elle avait eu la visite de mon recommandé, qu'il l'avait entretenue de ma position, de son dévouement, de projets mystérieux, de mystérieuses confidences, etc., et qu'à la lin de son exorde, paraissant se troubler, il avait conclu à une de-
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mande en prêt d'une somme de dix à quinze mille francs pour rétablissement d'un hôtel garni dans le quartier latin. Madame *" ajoutait que, si Ton monnoyait les cœurs, elle aurait donné tout le«ien pour payer ce qu'elle appelait mes espérances; mais que, étant gênée ellemême par suite des revers qu'elle avait éprouvés, elle n'avait pu satisfaire le malencontreux visiteur, dont la colère, après son refus, la faisait trembler pour moi.
La lettre de madame *** me causa une surprise extrême. La pauvre Adèle en fut terrifiée. Le dimanche suivant, comme elle revenait de la messe, son anxiété re. doubla encore en apercevant le gardien qui, revenu de Paris, s'éloignait d'elle en lui lançant un regard ricaneur et menaçant.
Le lendemain, ma famille fut mandée dans le cabinet du directeur.
L'appel du directeur, comme je devais m'y attendre, avait pour motif la dénonciation du gardien. Mon oncle, étranger à toute cette intrigue, en fut terrassé.
Ma cousine était signalée comme l'auteur d'un plan d'évasion complet, avec déguisement, fausses clefs, chaise de poste dans la rue, paquebot à Cette, de l'or pour lever les obstacles, des amis pour braver les dangers. On reprochait à ma tante de n'avoir rien fait pour s'opposer au complot. 11 n'y avait pas, — c'était à n'y pas croire, — jusqu'à la pauvre Basson, qui, si souvent punie pour avoir parlé, ne se vît accusée de son silence et menacée d'être mise au cachot.
Mon oncle plaida ma cause avec l'éloquence d'un père. Le directeur le plaignait, nous plaignait tous ; mais la dénonciation était faite, son procès-verbal dressé; il était
obligé d'en référer au préfet, et le préfet était en tournée pour un mois. « J'ai mes entrailles d'homme comme vous, disait-il, mais j'ai aussi mes devoirs d'homme public, et je dois mettre ma responsabilité à couvert. Je souffre de l'état où je vous vois... N'insistez pas. Il m'est impossible de révoquer les mesures provisoires que j'ai prises. »
Mon bon oncle, désolé, porta ces tristes paroles à sa famille... Adèle, éplorée, courut interroger les abords de la prison. Hais quelle triste réponse que des grilles et des fenêtres condamnées ! Elle tourna ses regards vers ma cellule. . . Hélas ! pouvait-elle entendre mes sanglots?.. . Il était déjà nuit, et pas une voix charitable et amie pour lui dire ce qu'on avait fait de moi. Elle prit le parti daller chez ^
un de ses frères, dont l'habitation est presque en face \
de la maison centrale. Elle fit appeler une femme qui avait servi chez son père et la chargea d'aller prendre adroitement quelques informations auprès des gardiens. La pauvre messagère revint bientôt avec la sinistre réponse, « qu'on m'avait fait quitter ma chambre pour être transportée en bas... » En bas! ce qui, en langue de prison, voulait dire au cachot ou dans la chambre des morts *.
Quel coup de foudre pour mon oncle ! Il courut chez le directeur. M. Chappus était absent. 11 alla trouver l'inspecteur, la supérieure. H voulait me voir une minute, un moment. Il le demandait à genoux... Il avait compté sans la peur. L'inspecteur, qui était ordinairement très- " bon, n'eut pas cette fois le courage de l'être. La supérieure craignait de désobéir à la règle en obéissant à la charité. Enfin, tandis que les gardiens %élés (c'était le pe- *
* Celait un faux bruit, qui sans doute avait couru dans la maison. On nVavail laissée dans ma cellule.