‹ Heures de prisonChapitre 13 sur 150 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Quelques lieues plus loin, le boulon d'un essieu s'étant desserré, nous nous sommes arrêtés devant une pauvre maison adossée contre des rochers. Un bouquet de chênes étiolés, des houx touffus, de hautes et flexibles fougères, tapissaient d'une façon charmante le petit monticule. Une chèvi e s'y jouait avec son chevreau, et les cascades de lierre et de ronces qui se balançaient à son sommet, en effleurant le toit de l'hôtellerie rustique, étaient la seule enseigne qui l'indiquait au voyageur attardé.

Dans la salle haute où j' ai été installée, un vieillard infirme se chauffait aux cendres rougies de l'âtre. Une fillette de quinze à seize ans, les manches relevées jusqu'aux cgudes, les bras marbrés de rose et de blanc, tassait dans de grandes jarres de grès bleu de grosses mottss de beurre salé. Deux marmots, gentiment embéguinés, se roulaient dans un coin en compagnie d'un vieux barbet, et une troupe de garçons hardis et tapageurs montaient et descendaient en criant l'escalier de bois de la petite galerie extérieure.

Le bon vieillard, bisaïeul des petits enfants, aimait à causer. Colporteur dans sa jeunesse, il avait parcouru le bas pays jusqu'à Moulins, et il n'était revenu dans ses montagnes qu'assez ricjie pour échanger sa bourse rondelette contre une grange et un champ.

Je lui ai parlé du pauvre Capel. Ce nom n'a paru d'abord réveiller en lui que des souvenirs vagues et confus ; mais peu à peu l'éclair de la réminiscence s'est allumé dans ses yeux, et comme j'insistais pour obtenir quelques détails sur le touchant martyr, je l'ai vu doucement sourire.

— Douteriez-vous de l'innocence d'André, bon père?

— Je ne dis pas cela, ma brave dame, et si j'ai ri, ce n'était que de vous entendre raconter la chose à la façon des gens de la ville. L'André n'était pas un saint à figurer

sur le calendrier. C'était un homme tout droit et tout simple comme moi, qui n'aurait pas mieux demandé que de vivre, et de laisser retomber la faute sur le fauteur, s'il n'avait eu que lui à penser.

— Cependant on croit dans le pays qu'il s'est laissé volontairement condamner à la place du père de sa femme?

— C'est la vérité pure, quoique amitié de gendre à beau-père, ça fume toujours plus que ça ne brûle... Mais, tenez, ma brave dame, je vois que vous êtes curieuse de savoir la chose tout au long, et 91 le cœur vous en dit, je m'en vas essayer de vous la conter.

— Je vous le demande en grâce...

— Oh ! qu'il n'est pas besoin de tant attifer vos mois pour m'en prier, a repris le vieillard gaiement. Les bonsà-rien comme nous se plaisent à parler, et leur cœur reverdit quand on les écoute... Ici, enfants, et retenez bien ce que je vas vous raconter. La jeunesse s'instruit aux récits des vieux.

L'André Capel, compère d'une cousine à ma mère, était un garçon ser viable et doux, qui aimait sa femme comme la veille de ses noces, et ses enfants plus que ses yeux. Bon comme du pain quand il était au travail ou à la maison, il déparlait de colère dès,qu'il avait planté ses coudes sur la table d'un cabaret. Ses mains lui démangeaient; ses oreilles n'entendaient plus la raison, et c'est ce vice-là seul, — enténdez-voûs bien, petits? — c'est ce vice-là qui l'a détruit.

Un samedi soir, que le vin lui était monté à la tête plus que de coutume, l'André se prit de querelle avec un moulinier. Des mauvaises raisons il en était venu aux menaces, et des menaces il allait en venir aux coups, quand on parvint à l'entraîner dans une salle voisine, où il continua à boire et à jurer tout son soûl.

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