‹ Heures de prisonChapitre 131 sur 150 · LIVRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XIII

tit nombre) ricanaient tout bas, les autres, que l'état de mon oncle attristait, s'éloignaient silencieusement et sans tourner la tête, comme ils auraient esquivé l'approche d'un pestiféré. Pauvres gens! il faut les plaindre. Sils avaient trop de cœur, ils manqueraient de pain.

J'ai posé dix fois 1# plume pour continuer ma narration. Je n'aime pas les phrases ; mais je veux des pensées, et il ne me vient que des pleurs. Je veux compter mes blessures, et je les fais saigner.

Dans les prisons, où toutes les heures se ressemblent comme deux soupirs et deux larmes; dans ces antichambres de la mort, où Ton peut aller étudier des agonies d'un quart de siècle, il est rare que des souffrances aiguës ne viennent pas raviver des souffrances chroniques. L'habitude pourrait à la longue émousser les épines du regret, amortir les traits du désespoir. La science des geôles y pourvoit. A la perpétuité du malheur on-ajoute la variété des tourments. Le Dante avait raison quand, heurtant son regard aux angles de sa prison, il écrivait cette sentence terrible :

« Vous qui entrez ici, déposez au seuil l'espérance. »

La calomnie du portier, tout à la fois ambitieuse et méchante, en ouvrant l'esprit du directeur au soupçon, ouvrait à l'espionnage les oreilles et les yeux de tous ses employés. Avant de donner suite à la dénonciation, on voulait grouper autour d'elle tous les faits, toutes les circonstances qui pouvaient l'accréditer. Une surveillance plus active, plus minutieuse, fut recommandée aux gardiens; et, comme ces pauvres gens craignaient beaucoup plus d'être accusés de négligence que soupçonnés d'exagération, comme ces infimes courtisans de leurs maîtres savaient très-bien qu'une des conditions de leur métier est d'à-

voir la langue trop longue et l'ouïe trop fine, ils s'y prirent si bien, que chacune de mes paroles, passées, pressentes ou à venir, devint l'âme d'un complot, et chacun de mes gestes le signe mimique d'une télégraphie suspecte.

Lire un journal à ma fenêtre, regarder à travers mes grilles, essuyer mes yeux, avoir un mouchoir à la main, reculer et m'avancer, tousser doucement ou avec éclat, m'étaient également imputés à crime. Tout et rien servait de pâture à l'épouvantable espionnage qui m'enserrait de son réseau de plomb.

Il faut avoir été prisonnier, et prisonnier d'un ordre exceptionnel, je veux dire gardé à. double vue, enfermé sous doubles clefs, rivé à doubles chaînes; il faut s'être vu exposé comme un point de mire à tous les soupçons, à tous les intérêts, aux imprudentes sympathies des uns, aux haines sagaces des autres, pour comprendre les tortures incessantes d'une surveillance sans frein, qui, à défaut de réalités, crée dans le vide et s'abat sur des chimères.

Sans doute la justice, qui, pour interprètes et pour auxiliaires, a des hommes, peut se tromper ou frapper trop fort. Sans doute, il est affreux de se voir muré vif dans le néant d'une geôle... Mais ce n'est pas le fer qui envenime les plaies, ce sont les coups muets, les piqûres d'insectes ou de reptiles. La douleur violente et libre, en s' exhalant, se soulage. Ce qui tue, c'est la douleur comprimée et sans cesse irritée, c'est le trait qui déchire, et, en même temps, qui désarme; c'est le contact qui blesse, et qu à toute heure on subit. C'est tour à tour la menace, la délation et l'insulte, perçant de leurs dards l'infortuné c&ptit

Si je parle si longuement de ce dramatique épisode de

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