LIVRE XIII
ma captivité, c'est que les suites en ont été aussi persistantes que cruelles. Malheur au prisonnier qui sème à la grâce de Dieu ses ennuis, ses douleurs et ses rêves! Un mot d'Adèle avait éveillé la cupidité ; la cupidité trompée avait armé la haine, et la haine enfanta la délation.
À l'époque de la dénonciation du portier, le préfet était absent. Je restai au secret jusqu'à son retour. Pendant ce temps, mes projets d'évasion, voyageant de bouche en bouche et de plunie en plume, avaient pris des proportions homériques.
A son arrivée, M. Rouleaux-Dugage prit connaissance du rapport du directeur, et ordonna ce qu'on appelle, en idiome administratif, un plus ample informé.
Le dénonciateur fut de nouveau mandé devant ses chefs. D'abord il avait dit : « Prenez garde; si on n'y veille pas bien, madame Lafarge s'évadera. » Cette fois, il dit avec assurance : « Sans moi, madame Lafarge se serait déjà évadée... » On l'écoute, et, grisé par le sentiment de son importance, en quête de ces paroles à échos métalliques, qui, de supérieur à subalterne, sonnent toujours si haut, lé déposant ajoute : « Oui, sans moi, l'évasion serait consommée, et la preuve, c'est qu'un bâtiment était frété à Cette, des chevaux de poste retenus ici, Basson gagnée, et un gardien acheté *. »
Sur ce nouveau rapport, le préfet sanctionna les mesures qui avaient été prises par le directeur.
* A force de questionner Adèle, j'ai su qu'une personne notable et trèscompatissante à mes souffrances était venue ici, et que, frappée du voisinage du port de Cette, elle avait laissé eutrcvoir la possibilité d'une évasion, qu'elle avait même promis d'en combiner les moyens. Ma pauvre cousine s'était exagéré cette espérance et avait pu l'insinuer au portier. Celait là une illusion comme tant d'autres. Tout projet de cette nature avait échoué contre ma volonté et contre la raison froide et prudente de mon oncle. Mais voilà probablement ce qui avait servi d'échafaudage au rapport du portier.
270 HEURES DE PRISON j
J'avais élé gardée; je fus surveillée. J'étais séquestrée du monde ; on me séquestra de la vie. Les grilles de ma fenêtre laissaient passer un coin de ciel bleu, un rayon de '
seleil, un point de vue charmant ; d'un trait de plume, on j
emprisonna le ciel, le soleil et l'horizon. L'air et le jour me furent mesurés. Plus de brises du soir pour rafraîchir mon front; plus de salut furtif d'un promeneur ami pour résigner mon coeur. Au delà du rempart de fer, un rempart de nais, qui avait mission de dérober aux vivants l'ombre de la morte, et à la prisonnière le fantôme d'une distraction. i
La nature n'est-elle pas le reflet animé du Créateur, et j
le pouvoir qui sépare l'homme de l'homme a-t-il le droit /
de séparer l'homme de Dieu? Chez le captif, l'âme hérite ^ du corps. Si les hommes le chargent de fers, la Providence lui donne de§ ailes... Qu'on le laisse contempler Dieu dans ses œuvres et l'adorer dans sa puissance, pour qu'il implore avec plus de foi sa bonté !
La présence d'Adèle avait déteint sur ma pauvre vie de recluse. Elle et moi, le sien et le mien, s'étaient si intimement confondus, qu'on ne pouvait nous isoler l'une de l'autre sans nous causer un grand déchirement de cœur.
Impuissante à éloigner son souvenir, je ne l'étais pas moins à me consoler de son absence. Les premiers jours, j'avais été trop malade pour raisonner mon chagrin; les rêves de la lièvre me donnaient l'illusion de la présence que je pleurais. Convalescente, il me fallut revenir seule aux douces habitudes que nous nous étions faites à deux ; et toutes les pâles joies qui s'étaient si difficilement accli-