‹ Heures de prisonChapitre 133 sur 150 · LIVRE XHI · texte numérisé non relu

LIVRE XHI

matées à ma cellule s'effaçaient une à une, pour faire place aux regrets.

Autrefois, c'était Adèle qui me réveillait; mon premier regard rencontrait la caresse du sien. Je voyais ma sœur avant de revoir ma prison. Sortant un moment le matin» elle ne revenait jamais sans m'apporter quelque souvenir ami, sans mêler aux échos de ma solitude quelque nouvel écho de- la vie.

Ses joues étaient mon baromètre. Rouges et froides, marbrées par la bise, j'y donnais un baiser à l'hiver. Tièdes et roses, légèrement hâlées par le soleil, j'y recevais le baiser du printemps. Étais-je triste : la chère enfant le devinait, pour mettre son cœur à l'unisson du mien : et moi, qui ne voulais pas lui faire porter mes deuils, bien vite je devenais sereine, pour qu'elle le fût à son tour.

Le moment de mon déjeuner était celui de son goûter. Quand je vis l'une de nos petites tasses jumelles rester vide, je ne pus me servir de l'autre sans pleurer. Dans ma boite à ouvrage, le dé d'Adèle était à côté du mien. Sur le marbre de mon écritoire, sa plume, en deuil de mes dictées, était à côté de la mienne. Ses Heures étaient restées parmi mes livres classiques. Son chapelet pendait sous le portrait de mon père. Tout me disait qu'elle avait été là et me disait encore plus haut que, peut-être, elle n'y reviendrait plus. Partout, partout je me blessais à son souvenir, et j'essayais en vain de perdre les heures qu'elle m'avait fait gagner sur le temps.

Cette époque néfaste de notre séparation était celle des plus longs jours de Vannée. Le soleil prodiguait à la terre la richesse et l'amour, la grâce et les parfums, l'harmonie et les couleurs. Tout resplendissait de lumière et de vie.

Quel contraste, hélas! entre ces fêtes de la nature et les sombres ennuis qui dévoraient mon cœur ! Oh ! que ces nuits si belles, oh ! que ces jours si beaux m'ont semblé tristes et longs! Étendue sur mon lit, tantôt trop agitée, tantôt trop assoupie, je regardais, sans voir, la place où s'asseyait Adèle; j'écoutais, sans les entendre, les douces paroles qu'elle ne me disait plus... Je souffrais... je souffrais encore... je souffrais toujours... J'existais sans vivre ; je sentais ma pensée s'agiter dans le vide, comme le navire démâté sur les flots : et la vie qu'il faut traîner ainsi, estrelle autre chose que la contrefaçon même du néant?...

Parmi les souvenirs de deuil que je viens d'évoquer, il est un souvenir béni qui me sourit de loin, comme l'étoile perdue dans les brouillards du soir.

Quand ma pauvre petite fenêtre n'était encore que grillée, j'allais chaque soir à la rencontre du rayon de soleil dont j'attendais la venue. C'était peu de chose que ce rayon tiède et blond qui venait trembler au contact de mes grilles; j'y attachais cependant une sorte d'importance superstitieuse, et je ne manquais jamais à la chère visite.

Adèle connaissait cette dévotion de mes pauvres yeux. Après deux jours de lièvre, qui m'avaient retenue au lit, je priai Basson de me porter au rendez-vous *... J'aperçus bientôt au delà du boulevard et tout près du séminaire un vieillard et deux femmes, assis à côté d'une citerne à demi enfoncée sous les tiges ondulantes de l'avoine et du sainfoin;. . Je sentis battre mon cœur... c'étaient mon oncle,

* La persicnne n'élait pas encore fermée.

Page 1