LIVRE XIII
Adèle et sa mère. Quel bonheur de les revoir! Je les regardais, versant de ces larmes qui emportent la souffrance, comme les lames de la mer emportent les aspérités du roc... Ils me cherchaient du souvenir avant de me chercher du regard, et moi, j'étais avec eux, bien avant qu'ils eussent pu distinguer mon ombre.
Mon oncle fut le premier à me voir; il mit la main à son chapeau, mais si lentement, que je la comprenai trembler. Ma tante se leva, et lit quelques pas pour se rapprocher de moi. Adèle s'était emparée de sa lorgnette» avançant ou reculant les tubes, haussant ou baissant le point visuel, et semblant se dépiter de ne pas y voir davantage. Elle n'apercevait pas, la pauvre! le nuage qui me dérobait à sa vue : c'étaient les pleurs qui voilaient ses yeux.
Ai-je besoin de dire que la nuit seule nous sépara. Le lendemain et les deux jours suivants, la pieuse consolation me revint. Elle s'éteignit ensuite pour me laisser un regret de plus.
Dans la prison, on me plaignait. M$ garde traversaitelle les corridors, on l'interrogeait des yeux, on joignait les mains en signe de compassion. La sœur *** s'efforçait en vain de cacher ses larmes; quand elle rencontrait Basson, elle prenait son crucifix et l'appuyait comme un sceau sur ses lèvres. Les autres religieuses qui m'aimaient se bornaient à pousser des soupirs muets et des hélas ! gémissants.
Les personnes de service, au contraire, par peur ou autrement, prenaient une physionomie de verrous rouilles. On voyait que l'autorité avait mis la colère à l'ordre du jour. La surveillante attachée à la police de ma porte mettait une sorte de zèle fanatique à faire crier les pênes et hurler les guichets. On m'exploitait comme un exemple,
et de l'état de vietime on m'éievait à la dignité de croquemitaine.
La sœur*" n'avait pu échapper aux sévérités nouvelles. Je restai près de quinze jours sans la voir. Elle put enfin se glisser dans l'escalier de ma tour ; et, un beau matin, elle vint me faire dire par son cœur ce que le cœur de ma pauvre Adèle ne me disait plus. Ses visites se succédèrent. On les découvrit... Plainte à la supérieure... rapport au directeur... nouveau grief à m'imputer.
La sœur*** fut punie; ma captivité, aggravée de deux tours de clef; mon malheur, d'une injustice de plus; et mon ennui, d'une année de moins.
La dénonciation du portier avait délié toutes les langues et ouvert tous les yeux. A comhien de gens ne pouvait-on pas appliquer ces divines paroles de l'Évangile : « Malheureux, tu vois la paille dans l'oeil de ton frère; que ne vois-tu la poutre qui est dans le tien ?... » Si on ne pouvait uVatteindre dans mes actes, on me frappait dans mes intentions. Les bruits les plus bizarres se répandirent ; mon ombre et ma plume furent mêlées aux contes les plus méchants.
L'infortuné Polonais qui empruntait la main d'un pauvre pour m'envoyer le salut que sa main inerte ne pouvait me donner, fut le premier héros des an dit calomniateurs. On osa flétrir la pieuse communion de nos larmes. Cette sympathie, toute sainte, avait eu pour interprète la voix de la religion. Un vénérable prêtre avait lu au pauvre exilé les gémissements de mon âme, et m'avait transmis les tristesses de la sienne. Ce fut et ce devait être une foÎ3 seulement.
Eh bienl le monde qui se cherche et s'appelle pour faire