LITRE XIV
pas quelques perles. Rien ne se perd dans un cœur sillonné par des larmes.
J'ai donc pu sans effort, dans le livre précédent, renouer la chaîne de mes impressions. D'angoisse en angoisse, j'ai atteint le jour présent, continuerai-je d'écrire? oui, comme je continuerai de souffrir.
Ma famille vient enfin de nTêtre rendue, c'estrà-dire que, trois jours par semaine, la résignation rentrera dans ma prison avec elle... Trois jours par semaine! et des jours composés de quatre heures! C'est bien peu sans doute, si je me souviens du temps où ma tante et Adèle ne me quittaient pas; c'est beaucoup si je pense à ces autres jours où je ne les voyais plus.
Le temps se mesure aux battements du cœur. Lents ou précipités, ils prolongent ou abrègent ces pauvres heures, qui vont s'égrener une à une dans la coupe amère de la vie.
Ceux dont l'insensibilité officielle appelait l'affaire d'un jour ce long bannissement de ma famille n'ont pas dû sentir le mal de l'absence ; je les plains, car ils ne sentirent pas non plus les émotions si douces du retour.
Nous avons beaucoup pleuré en nous retrouvant. Adèle s'est écriée que j'avais grandi; cela se peut, si la souffrance dilate les nerfs. A mon tour, je l'ai trouvée pâlie, la chère fidèle. Ma pauvre tante a bien maigri. Le bon oncle a ses épaules un peu courbées par la rafale. J'ai vu là une fois de plus combien j'étais aimée.
Nous avions tant de choses à nous dire, que nous ne nous sommes presque rien dit. Des mots peuvent faire parler une idée. Ils ne sauront jamais traduire la poésie d'un sentiment.
Depuis notre douloureuse séparation, il s'est passé bien des choses que j'ignorais. Je m'en soucie peu. Cependant
le procès qu'on vient de juger à Auch l avait trop de rapport avec le mien pour ne pas piquer ma curiosité. Mon oncle m'en a apporté le compte rendu.
L'accusée, aussi, était une jeune femme. Les accusateurs, aussi, avaient devant eux l'héritage de la mort. L'arsenic était l'arme que le ministère public avait en main. Un double intérêt de fortune et d'amour était présenté comme le mobile du crime.
La fuite de l'accusée, errant dans les montagnes pour échapper aux tortures de la prison préventive, avait assombri l'opinion publique, et la présence aux débats d'un des plus célèbres chimistes de Paris donnait à la lugubre affaire un intérêt de plus. C'était le même savant que la cour de Tulle avait adjoint à M. Orfila dans mon procès, et que M. Orfila fit remplacer par M. Bussy.
Les débats ont été longs, les témoignages contradictoires, les avis partagés. Les preuves morales étant incertaines, on a vérifié avec plus de soin les preuves matérielles.
Un des jurés adressa au chimiste, M. Chevalier, la demande suivante :
— La quantité de poison retrouvée est-elle équivalente à celle qui a servi de base dans l'affaire Lafarge?
— Je ne peux répondre à la question ainsi posée, a répondu M. Chevalier. Ce qu'on a déclaré poison retrouvé dans le corps de M. Lafarge était impondérable, et par conséquent est hors des conditions voulues pour établir un terme de comparaison.
Un mouvement de surprise, longtemps prolongé, a^suivi ces paroles. « Un moment, dit le journal, on aurait pu
1 Procès Lacosle.