LIVRE XIV
Et j'ai tracé bien vite ces lignes:
« Quoi ! monsieur, vous avez craint une indiscrétion ? « Vous, monsieur, vous!!.. Enfant, je vous ai dû la vie « de ma mère. Ma grand'mère vous a béni en mourant, « et a légué sa reconnaissance à ses filles. Vous le voyez, « monsieur, en gardant votre souvenir, j'accomplis tout « à la fois une dernière volonté et un premier devoir. « J'acquitte une dette et je vous reconnais créancier d'un « droit. Quand la sœur de la prison a prononcé votre nom, « je ne lui ai pas répondu. Un torrent de larmes est « tombé de mes yeux... à cette évocation subite d'un « passé si riche d'espérances, si palpitant de tendresse, et « en présence d'un avenir si affreux, j'ai faibli, j'ai craint « de mourir de douleur... Pardon ! je vous afflige, et je « ne dois que vous aimer ! ! »
« Autant de points, autant de larmes. Vous le savez; « ce ne sont pas les larmes du remords... recueillez-les « dans votre cœur.
« Merci, mille fois merci de tous les dons que vous vou- « lez me faire. Comme ma pauvre bibliothèque va être « riche! Mais prenez garde, j'essaye d'être une femme « instruite ; je ne veux pas être une femme savante. Votre « éloquent Romain sera le bienvenu, à titre de votre re- « présentant d'abord, puis à celui de vaillant défenseur « de l'opprimé. Seulement, j'exige que toute cette belle « et bonne collection de science et de littérature antique « m'arrive dans son négligé, sans reliure de cérémonie, « mais telle qu'elle vous a appartenu, avec les mêmes « feuillets froissés par vos études, et qui feront commu- « nier pour moi le savoir, l'esprit et l'amitié.
« Votre magnifique herbier me ressuscitera à toutes les
2rt HEURES DU PRISON *
c joies des savants, en inélevant à la contemplation des ' « œuvres de Dieu. Je grimperai avec vous sur les monta- « gnes ; je vous suivrai sous les crevasses des rochers , « sous les nuages des cascades. Vous serez mon maître. < « Je m'attache à vos pas, comme je m'attachais aux pas | « de mon père... Mon père!... Ah! plaignez-moi... mon « illusion s'enfuit, et je retombe, accablée, dans toutes « les horreurs de mon néant.,. Je pleure, mais je sens « que mes larmes seront comprises... Je ne pleure pas le « monde, ce monde qui m'a maudite et qui un jour pieu- « rera sur moi... je regrette mes proches, mes amis... « c'est vous dire que ces pauvres lignes finissent par un « cruel regret. »
« Adieu, monsieur Manceau ; Marie vous tend sa main. j « Prenez-la sur le coeur qui battait pour son père. » i
Ma garde sera libre demain... Elle va, elle vient, elle rit, elle pleure, cherchant partout des échos à son exubérante joie. Sa robe bouffe , son bonnet fait la roue, son châle a toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, et ses jpoches, béantes et gonflées, appellent les mains gourmandes de ses petits enfants. Voilà deux ans qu'elle amasse, à cette intention, toutes les friandises que je lui donne. Son avarice maternelle m'a souvent fait sourire, et, plus souvent encore, m'a doucement émue.
Pauvre femme ! pauvre mère ! le bruit qu'elle fait depuis ce matin m'étourdit. Sa tète a pris feu, sa langue carillonne; les mots, vacillants, bégayent d'impatience en tombant de sa bouche... Elle fera ceci, elle fera cela ; elle j ira là, elle ira ici. Elle dira à son mari les mille et une choses qu'elle a» durant quatre ans, enfouies dans sa tête ;