‹ Heures de prisonChapitre 140 sur 150 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

elle rendra à ses enfants ces mille et une caresses qui restaient étouffées dans son cœur. Quel bonheur de vaquer enfin à son petit ménage ! Mais quel regret de quitter sa bonne dame !... Elle court à la fenêtre pour sourire à la liberté qui approche; puis elle vient à moi, et fond en larmes à ridée quelle va me perdre... fc'cs pensées se heurtent comme ses jambes. Elle renverse tout, fêle, casse ou brise les malheureux objefe que rencontre sa main ou son pied...

Basson sera libre demain!!!

Le départ de la bonne femme m attriste ; c'était son cœur qui me servait, et je l'aimais.

Je n'ai jamais compris la domesticité automatique. Je n'ai jamais cru que l'homme eût le droit défaire porter à l'homme la livrée de ses vanités et de ses caprices. A cette condition, il n'y a que les vices qui se marchandent et s'achètent.

On serait épouvanté si on pouvait mettre à nu et faire poser devant soi ces consciences de valet, ces mannequins de chair et de galons, que l'opulence façonne à son usage pour en décorer ses palais.

Que d'aveugles deviendraient clairvoyants! L'avare verrait la cupidité épousseter son coffre-fort; l'égoïsme verrait l'envie menacer sa quiétude et convoiter son bien ; l'am- «bitieux verrait la perfidie épier ses espérances et les livrer à l'enchère de ses rivaux... La jeune épouse surprendrait la paresse bercer avec dégoût, trop souvent avec colère, le premier-né de ses amours; et la mère, la mère! reculerait d'effroi en voyant sa fille sous la garde du vice lui infiltrant son venin.

Pourrait- il en être autrement ? Ce ne sont pas nos ver-

tus qui cherchent des auxiliaires ; ce sont nos faiblesses et nos misères qui veulent des complaisants et des flatteurs. La souplesse de la corruption nous séduit. Les qualités que nous cherchons dans nos serviteurs sont uniquement celles dont nous pourrons tirer profit ou vanité. Nous ne nous préoccupons guère que de la machine humaine, et nous ne voyons pas que derrière le valet qui nous flatte se dresse l'ennemi qui nous trahit.

Mon grand-père, qui avait les idées libérales dans le cœur, mon grand-père ne voulait avoir, et n'avait autour de lui que des existences liées à la sienne par des souvenirs communs et des bienfaits. ,

Tous ses vieux serviteurs étaient jeunes, quand il était jeune. Les fêtes de leur cœur avaient les mêmes dates que celles du sien. Ils avaient porté ses deuils ; il avait partagé leurs peines. Ils l'aimaient comme leur providence ; il les aimait comme ses enfants. L'histoire de sa famille pouvait se lire à chaque feuillet de leur propre histoire.

La pendule de la vieille Mamie lui avait été donnée à la naissance de ma mère. La tasse d'argent où Lalo, ma bonne, prenait son café, datait de mon premier pas d'en* fant. Je lui avais acheté son verre avec le premier écu dont j'avais pu dire mon écu. C'était ma mère qui avait passé au cou de la grosse Ursule la montre d'or qui devait lui rappeler ses pieuses veilles au chevet de mon aïeule mourante.

Toutes les robes de dimanche de ces bonnes femmes,» mes mies, avaient un type cher à nos cœurs. Aussi, les jours de grande toilette, apparaissaient-elles au milieu de nous, rayonnantes d'heureux souvenirs. En parlant de la famille, elles disaient nous* En donnant leur avis sur les chances de la tonte ou de la moisson, elles disaient noire récolte, nos champs, nos fermages, nos troupeaux.

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