‹ Heures de prisonChapitre 141 sur 150 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

Aux fêtes anniversaires, ou aux jours bénis du retour, quand nos mères revenaient jeter leurs sourires et leurs chants aux échos réveillés de notre beau Villers-Hellon, les chères mies s'échelonnaient le long de l'avenue, mêlaient leurs cris de joie aux grelots des chevaux et à la fanfare des postillons, et accompagnaient, portaient ou traînaient dans le salon deux générations d'enfants bercés par leurs chansons.

Les plus jeunes d'entre elles enlevaient dans leurs bras les plus jeunes d'entre nous, les faisaient ensuite danser, sauter, tourbillonner, pour juger des forces qu'ils avaient dû gagner depuis le dernier départ.

Je les vois encore d'ici, ces excellentes bonnes, si soigneuses, si dévouées... Je les reconnais encore à travers mes larmes, tous ces vieux serviteurs amis, gardiens fidèles du foyer.

Mamie, leur doyenne, femme de chambre, à dix-huit ans, de ma grand'mère, qui en avait seize, Mamie était ronde, toute grasse, toute courte. Un trousseau de clefs pendait à sa ceinture. Un sourire éternel creusait deux fossettes dans ses joues. Une paire de lunettes, sans branches, pinçait avec un aplomb superbe la pointe extrême de son petit nez.

Lalo, qui avait sevré ma sœur, ma sœur et moi, et qui sevra depuis l'enfant de ma mère, Lalo était maigre, longue, raconteuse comme une sultane, philosophe sans le savoir, comme fil. Jourdain était prosateur. Elle lisait les journaux avec une dévotion pleine de foi, prenait les feuilletons de l'école romantique pour les faits divers, et détestait Paris, la ville maudite, disait-elle, où des choses si monstrueuses se passaient. C'était d'ailleurs une bonne créature du bon Dieu, ne repliant pas une seule de ses pensées sur elle-même, vénérant mon grand-père d'un res-

pect passionné, soumise avec amour à ses enfants ; mais nous adorant, nous, par-dessus tout. Hors de ee cercle, où son cœur s'était muré, elle faisait fi de tout le genre humain.

A côté de ces deux bonnes figures, si originales et si naïves, j'aperçois— la grande Ursule, tante et dévole, — la grosse Ursule, nièce et rieuse, — le pauvre Durand, blême d'émotion quand il liait une sauce d'élite, et délirant d'orgueil quand on votait un toast à son génie culinaire ; — le vieux Briquet, avec sa belle calèche et ses grands chevaux ; — le bonhomme François, avec son humeur rauque et sa riche voix ; — (Juatreveaux, mon bête ; — enfin Clémentine, que, par respect chronologique, j'ai dû nommer la dernière, Clémentine, ma fidèle, ma dévouée, que je forçais, petite fille, à me battre, pour lui montrer que je n'étais pas fière avec elle, qui a quitté son pays pour me suivre, quand je le quittais pour ne plus le revoir, Clémentine, ma pauvre Clé, dont le cœur m'a si souvent assistée, et dont l'enjouement m'a si souvent distraite, Clé, qui me remerciait de ce qu'elle faisait pour moi, et tenait à honneur de se dire mon obligée !

Il y avait quarante ans que quelques-uns de ces fidèles serviteurs étaient dans ma famille. D'autres y étaient nés et s'y étaient nourris. Tous avaient des titres à notre reconnaissance, et tous aussi avaient pu mettre à l'épreuve notre affection.

Mais ils s'acquittaient de leurs devoirs sans se préoccuper jamais de leurs droits : ce qui n'est guère de mode aujourd'hui, où tant de gens voudraient moissonner ce qu'ils n'ont pas semé.

« Je suis né grand, rapetissez-vous, et que je vous défi passe, » disaient autrefois les seigneurs aux vilains.

« Je suis homme, et vous êtes homme aussi* Nouez vos

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« forces, et que je vous égale, » voudraient dire aujourd'hui les pygmées modernes aux modernes géants.

Des deux prétentions également insensées, qui oserait décider laquelle l'emporte sur l'autre de niaiserie vaniteuse ou de brutal orgueil ?

Ce n'est pas le droit qui engendre le devoir. C'est le devoir qui engendre le droit, comme il l'explique et le règle. La charrue trace le sillon avant que la faucille coupe la gerbe. L'oiseau bâtit son nid avant d'y mettre sa nichée, La chenille file un linceul avant de s'y tailler des ailes, et l'abeille vole de fleurs en fleurs avant de pétrir son miel.

Sur tous les plans de la création, nous trouvons les symboles des vérités immortelles qui doivent régir l'humanité. La prévoyance divine a tout embrassé; mais notre légèreté ou notre orgueil fausse et dénature tout.

La préexistence du devoir par rapport au droit n'est pas seulement une vérité morale pour l'homme, c'est encore une vérité fondamentale pour la vie sociale des nations. Du plus ou moins de développement qu'on lui donne, du plus ou moins de respect qu'on lui porte, dépend l'organisation plus ou moins régulière des sociétés. La famille et l'Etat n'ont pas d'autres bases. En s'exerçant aux devoirs qui correspondent aux droits qu'ils réclament, les peuples, dans leurs évolutions politiques, n'auraient pas à redouter les désordres, les dissensions, les victoires sanglantes, et les réactions, plus sanglantes encore, qui d'ordinaire les accompagnent.

De nos jours on s'évertue pour trouver l'alliance de l'ordre et de la liberté. Cet accord ne peut naître que de la subordination du droit au devoir, car le devoir produit l'ordre, et le droit donne la liberté.

Les nations ont leurs marées comme l'Océan. L'ombre

d'un corps invisible semble parfois peser sur elles. Le flux et le reflux des idées les poussent et les repoussent au delà ou en deçà de leur lit. À cette vue, le penseur médite, le croyant s'incline, l'ignorant s'effraye... mais trop souvent la lumière éblouit, la raison se trouble, l'orgueil s'irrite, et d'un principe vrai on arrive à des erreurs fatales et de véritables écarts.

Pourquoi? disons-le :

C'est que la science et le génie même ne peuvent rien, quand, murés dans leur égoïsme, les hommes refusent de s'oublier eux-mêmes pour concourir au bien de tous, ou quand, refoulés dans le néant de l'heure présente, ils veulent trouver des fruits là où les racines de l'arbre n'ont pu encore s'ancrer au sol.

Autrefois, quand j'étais libre et que je pouvais dire : « notre château, ma chambrette, nos champs, mes fleurs, » autrefois tous mes souvenirs s'encadraient dans des lieux aimables et bien-aimés. Les objets extérieurs se miraient dans mon âme, eomme la rive se mire dans ses eaux. A leur tour, mes sentiments intimes, mes secrètes pensées, se reflétaient sur eux, les coloraient d'une grâce idéale et touchante, les vivifiaient des plus douces aspirations de mon imagination et de mon cœur.

Aujourd'hui, au contraire, s'il est un souvenir de ma triste vie dont je veuille enchâsser la date et fixer les rayons, qu'y a-t-il autour de moi pour le réfléchir? Des pierres et du fer, des échos pour s'imprégner de larmes et me renvoyer des gémissements...

Petits nuages roses qui couriez dans les airs à l'heure où je l'ai vu venir, petits oiseaux qui chantiez sur les toits pour lui donner l'aubade de bienvenue, soleil pur, hori-

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