LIVRE XIV
Quand je l'appelle, elle accourt avec l'impétuosité de la rafale. Quand je lui parle, elle écoute, accroupie à mes pieds, ses yeux cloués aux miens, avec un regard ébahi, où la pensée n'est jamais, où le sentiment est toujours. Si je ferme mon livre pour lui sourire, si je pose affectueusement ma main sur sa tète, la voilà qui bondit de joie, qui . éclate en transports, et en transports si burlesques, que j'y trouve en quelque sorte la paraphrase vivante de ce verset des vêpres : « Montes exultaverunt ut arietes, et colles sicut agni ovium. »
Basson me distrayait par ses interminables jaseries; Françoise me consolera par l'exubérance de son bonheur. Hier, elle m'a entraînée dans sa chambre-, pour entendre braire un âne, qui avait, disait-elle, la voix de l'âne de sa marraine. Un coq qui chante, un bœuf qui beuglé, un agneau qui bêle, font-une trouée lumineuse dans ses souvenirs, et empourprent ses joues comme au temps où le soleil y mordait à pleins rayons.
J'aime cette fidélité à de bonnes bêtes, amies et compagnes de sa jeunesse. J'aime cette affinité mystérieuse d'une pauvre âme inculte avec les races inférieures de la création.
Je disais l'autre soir à l'heureuse ignorante :
— Vous deviez vous ennuyer, dans vos montagnes, seule tout le jour avec votre petit troupeau?
— Que nenni, ma bonne dame, me répondit- cl le dans des termes dont je devinai le sens. Je regardais tout ce qui me tombait sous les yeux ; et, à force de regarder, il me semblait que prés et ruisseaux, monts et plaine, terre et ciel, me parlaient comme s'ils eussent eu voix et langue de chrétien.
Françoise sait encore les complaintes qu'elle chantait à l'écho, quand le matin, avec les petits bergers de son âge,
elle allait le lutiner. Ce sont tour à tour des airs naïfs et gémissants, des notes aiguës jetées au hasard, des trilles soutenues comme le soupir du vent entre les feuilles mortes, des cadences douces, traînantes comme le frémissement de l'ondine sur les cailloux, le bourdonnement de l'abeille entre les roses, et l'adieu du rossignol à l'été.
Cette harmonie libre et champêtre me porte au cerveau. Elle me donne la fièvre du souvenir et du regret. A peine ai-je entendu monter ou descendre, se tratner ou courir, sauter ou pleurer ces notes acres ou plaintives que je me retrouve par la pensée au milieu des sites de l'Alsace. Ma jeunesse me fait signe de revenir avec elle dans ces sentiers fermés des beaux jours de ma vie... Il ne me manquait rien alors, et, folle que j'étais, je ne me croyais pas heureuse! Un aimant trompeur m'attirait hors de l'oasis où s'épanouissaient mes quinze ans... J'avais le mal de l'inconnu. Aujourd'hui, j'ai le mal de l'impossible. Alors, je voulais vivre ; aujourd'hui, je voudrais mourir.
Le préfet m'a fait une visite aujourd'hui. Il est venu accompagné du directeur. Une même pensée semblait les préoccuper tous deux, et répandait une ombre sérieuse et triste sur le visage de M. Rouleaux.
C'est l'indice ordinaire, quand quelque nouvel orage me menace. J'ai salué mes deux visiteurs en silence, refoulant mes forces dans mon cœur pour le préparer dignement à souffrir.
J'ai souffert, en effet.
Le sujet de la mercuriale était cinq lignes de reconnaissance répondues à un jeune poète belge qui m'avait envoyé les premiers soupirs de sa muse.