‹ Heures de prisonChapitre 144 sur 150 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

La circonstance aggravante était l'indiscrétion d'un journaliste qui avait publié ces lignes sous mon nom, sans se douter que les prisonniers étaient condamnés à l'oubli, par le même arrêt qui les condamnait à la prison.

— Faites la morte, répétait M. Rouleaux; faites la morte, et laissez faner, sans en relever les débris, toutes ces folles fleurs que des étourdis vous jettent à l'aventure. Us croient vous consoler, et ils aggravent vos peines. Vous savez ce que la Fontaine a dit de ces imprudents. Faites la morte, vous dis-je. Vous ne revivrez qu'à cette condition.

Pendant que le préfet, dans sa bienveillante colère, me sermonnait ainsi, j'avais croisé mes mains sur mes genoux, et penché ma tête sur ma poitrine. La douleur a aussi sa pudeur. J'avais caché mon visage dans l'ombre, pour qu'un rayon de soleil, reflété par une larme indiscrète, ne vînt pas révéler cette larme à ceux qui la faisaient couler.

Le directeur s'était levé (à dessein peut-être) pour aller à la croisée. M. Rouleaux est redevenu lui. Un rayon de son cœur a transformé sa physionomie, et le préfet grondeur est devenu le plus excellent des hommes.

— Vous avez donc oublié, madame, m'a-t-il dit en baissant graduellement la voix, vous avez donc oublié combien de pareilles scènes me coûtent à provoquer et à subir?

J'ai essayé de lui répondre. Ma voix s'est perdue dans mes sanglots.

— C'est cela, a repris le préfet. Après les imprudences, les pleurs. Après les pleurs, la fièvre, l'atonie, le désespoir. Voyons, madame, parlons raison. Ne pouvez- vous pas choisir vos amis parmi des hommes sages, sensés, discrets?

— Vous ne savez donc pas, ai-je répondu avec un élan

de vivacité dont l'amertume était mal déguisée, vous ne savez donc pas, monsieur, que, pour me nuire, on fait même parler les muets? Souvenez- vous du pauvre Polonais, et, avant de me blâmer, plaignez-moi... La calomnie m'aime, monsieur, comme sa plus chère proie; c'est le vampire qui s'attache à mon honneur, à mon repos, à ma vie. Ma mort seule pourra le désarmer, et peut-être encore ne laissera- t-elle pas en paix ma cendre !... Plaignez-moi, monsieur ; plaignez-moi ! . . .

Le préfet nia pas été maître de son émotion et s'est brusquement retiré.

Choisir mes amis ! Mais c'est Dieu qui me les donne. Je ne les cherche pas; ils me trouvent... Est-ce à moi de les repousser, quand je les dois bénir ?

Choisir mes amis!... y pense-J-on? La fleur qui va mourir demande-t-elle à la rosée de quel nuage elle lui porte la vie? Eh quoi ! Dieu a promis le ciel à qui donnerait un peu d'eau en son nom au plus petit de ses frères, et moi, du fond de ma prison, j'arrêterais les larmes qui viennent se mêlera mes larmes! je devrais savoir de quels yeux elles coulent!... je devrais scruter les cœurs qui veulent battre pieusement sur mon cœur !... Mais, ce serait douter de ce qu'il y a de plus saint au monde ; ce serait soupçonner la perfidie, là où je ne dois voir que la bonté.

Sans doute, au milieu des sympathies si touchantes qui m'entourent, il a pu se rencontrer des esprits vains et légers qui se sont fait un jeu de ma reconnaissance. D'autres peut-être ont pu s'en faire une arme. Mais, je le demande, est-ce leur front ou le mien qui doit rougir ? L'âme qui souffre répugne toujours à se croire trompée... elle a foi au respect du malheur.

Page 1