‹ Heures de prisonChapitre 146 sur 150 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

rement lui-môme. C'est elle qui le livre aujourd'hui aux méditations des esprits graves et des cœurs droits. Il sera absous, dit-on... Que Dieu aussi le pardonne! Mais l'honnête homme de Tulle n'en aura pas moins publiquement déchiré ses titres... Pour moi, si je souffre, Dieu m'aide à souffrir, et ma conscience me console. En sgra-t-il ainsi de ceux qui traînent dans leur âme le boulet du souvenir?

Hier soir, dans cette petite cellule que le regard n'atteint pas, tant elle est haut perchée à la cime de sa tour, hier soir, dans cette tombe murée d'inflexibles consignes faites pour lasser tous les dévouements, j'ai vu paraître, j'ai vu s'asseoir, pâle, amaigrie, belle de l'incolore beauté des fleurs d'automne, une étrangère, une amie inconnue que la souffrance inclinait vers ma douleur.

Je veux parler de madame *", si malade, la pauvre ! que sa vie, jeune encore, semble enroulée dans les bandelettes de la mort.

Elle connaissait mon procès; elle en avait sondé les mystères, et son cœur battait pour moi... Depuis longtemps déjà elle m'aimait dans le silence, mais elle désirait ardemment de me voir. Elle avait pu enfin se faire transporter à Montpellier, et, le lendemain, elle était dans le cabinet du directeur pour demander le permis de visite. M. Ghappus avait d'abord répondu par le mot officiel impossible. Cependant il transmit et appuya la demande auprès du préfet, et la permission fut obtenue... On voyait une femme presque mourante, et on accorde beaucoup à ceux qu'on n'ose pas remettre au lendemain.

Après deux jours de souffrances, qui l'ont retenue au lit, madame* 4 * a pu se rendre à la prison. Se traînant à peine,

Stô HEURES DE PRÎSOtf

elle a eu le courage, soutenue sur les bras de Françoise, de gravir l'interminable spirale de mon escalier; mais, arrivée au palier du troisième étage, il a fallu la porter : ses petits pieds d'enfant pendaient, inertes et glacés, entre les plis de sa robe.

£n la voyant, je me suis jetée à son cou; mon étreinte a été si vive, qu'elle lui a arraché un cri. Muettes d'émotion Tune et l'autre, nous ne nous sommes longtemps parlé que par nos pleurs. Des deux étrangères, la douleur avait déjà fait deux amies.

Revenues un peu à nous-mêmes, nous avons essayé de nous connaître, de percer les voiles du passé. Nous y avons renoncé bientôt. On ne rétrograde pas dans la vie sans rouvrir des plaies, sans éveiller des regrets, et à quoi bon remuer des cendres qu'on ne peut réchauffer? Pourquoi galvaniser des niorts, quand on n'a pas la vertu de les ressusciter?

Pleurer ensemble, c'était tout nous dire... et, au moment où l'heure de la visite expirait, nous n'avions pas encore assez pleuré... Confondre ses larmes, c'est se consoler.

Je dois à madame *** les sympathies d'un savant médecin qui honore mon infortune et s'en est fait le champion. Un jeune notaire, dont elle est la cliente, à demi écrasé sous les gloses et les contrats d'une étude, a secoué la poussière des sept codes pour envoyer sous mes verrous des pensées riantes et amies... Mais ce que je dois surtout à madame***, c'est l'affection providentielle d'un noble vieillard dont j'ai hâte de parler, de M. *", mon cher tyran à cheveux blancs, despote comme les rois du temps jadis, bon comme les pères de tous les temps»

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