LIVRE II
sont habilement disposées pour fournir à tous les besoins de sa population. Le gazon aromatique et menu, qui platt aux brebis frugales, rampe sur les pics dénudés par l'ardeur du soleil et la violence des vents. Le chêne vigoureux et robuste drape d'une mante de verdure les mamelons inférieurs et fait l'aumône de ses glands à d'autres troupeaux voraces et gloutons. Les châtaigniers centenaires empruntent aux terrains fertiles la fécule sucrée qui gonflera leur coque, et sur la litière des vallons tapissés de gras pâturages se groupent d'énormes noyers. Enfin, pour servir de dômes à ce luxuriant paysage, un ciel d'un bleu franc, dont la nuance un peu criarde pécherait par- un excès de fraîcheur, un soleil plutôt serein que radieux, plutôt vivifiant que brûlant, un horizon légèrement ouaté de ces nuages nacrés, qui ne font pas rêver aux orages, mais qui annoncent la pluie salubre et féconde.
Passé Argentac, le pays devient sauvage. La route court et se traîne, roule et se déroule sur les flancs tantôt escarpés, tantôt massifs de la montagne. C'est à peine si, d'un relais à l'autre, on rencontre quelque gai compagnon, le sac de cuir blanc sur l'épaule, le bâton ferré à la main ; mais à chaque crevasse de rocher se penche la digitale alpestre qui agite au-dessus du chemin ses clochettes de pourpre niellées d'or. Des génisses paresseuses gravissent en beuglant les pentes douces des pâturages. D'innombrables troupeaux tachent de fauve et de blanc les sommets plus écartés et moins fertiles. Çà et là, sous les châtaigniers, quelques sangliers domestiques labourent le sol en grognant, et, couchée à l'ombre d'une haie, une chevrette blanche mordille, en se jouant, les tiges souples de la clématite bleue et les jeunes pousses du sureau.
S'il est rare de trouver un village, partout où l'homme s'est défriché un champ, on Yoit une maisonnette pousser
à fleur de terre, comme un champignon à fleur du gazon. De légères colonnes de fumée tremblent à la cime des arbres, et des chalets se cramponnent aux arêtes dé la montagne, comme des nids d'hirondelles aux angles d'un palais de géants.
Les humbles existences qui s'allument et s'éteignent dans ces solitudes agrestes restent à l'état latent. Ces hommes simples et bons doivent vivre la vie que nous souffrons, sans revêtir la robe virile et l'armure du combat. Les fils font ce qu'ont fait les pères, pensent ce que les pères ont pensé, aiment ce qu'ont aimé les pères. Le travail du matin gagne le pain du soir. Le dimanche on se repose, on prie. Les anciens s'attablent sous la treille. La jeunesse s'éparpille, dans les campagnes, là où un oiseau chante et un rayon brille, là où mûrit un fruit et s'épanouit une fleur. La nuit venue, les vieilles mains comptent les perles d'un rosaire, et les jeunes gens dansent la bourrée sur le sol battu des granges. Seuls, les fiancés du dernier hiver restent assis un peu à l'écart, leurs tètes inclinées l'une vers l'autre, se regardant sans se parler, ou causant bas en baissant les yeux.
L'amour vrai est la religion du cûeur, l'extase d'un rêve à deux; plus il est profond, moins il se parle... La parole la plus éloquente aura-t-elle jamais la puissance d'un regard, la suavité d'un sourire, la grâce touchante d'une larme?
Arrivés assez tard à l'un des plus pauvres villages perdus dans la montagne, nous avons trouvé la famille du maître de poste réunie pour une veillée de noces, et Tunique postillon du lieu parti avec ses chevaux pour aller