‹ Heures de prisonChapitre 16 sur 150 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

quérir les grands parents du futur. C'était un retard de quelques heures.

Cuny commençait à se fâcher, lorsque la jeune fiancée est venue timidement me prendre par la main pour me conduire à la salle de fête, et m'y faire asseoir à la place d'honneur, entre son grand-père et sa bisaïeule. Deux autres jeunes filles se sont empressées autour de Clémentine. Les gendarmes, qu'on prenait sans doute pour des officiers, ont dû faire à leur tour contre mauvaise fortune bon cœur et céder aux instances du prétendu. Ils avaient visité Técurie, et récurie se trouvait vide.

Rien n'est beau comme la veille du bonheur, quand ce bonheur est la réalisation d'un long désir, qui a été le rêve, l'espoir, le martyre de deux cœurs.

Le jeune prétendu racontait combien il lui avait fallu de travail, d'économie et de privations pour gagner sou par sou le champ destiné à nourrir sa chère femme; « et, qui sait? ajouta t-il en agaçant de l'œil la jolie promise, et, qui sait? peut-être un couple de gentils marmots. »

La fiancée, heureuse de se laisser deviner, rénumérait, elle aussi, les labeurs des longs jours d'attente et les ennuis cuisants de l'absence; elle déroulait avec orgueil les longues pièces de toile bise, filées à la veillée, bien souvent en pleurant, toujours en pensant à lui; elle disait naïvement ses colères contre le printemps qui ramenait le soleil aux fleurs, et qui, à elle, ne ramenait pas son ami; elle reprenait un à un ses chers souvenirs; puis honteuse soudain de se voir écoutée, elle baissait les yeux, et, sans plus, parler, elle caressait de ses doigts les empreintes rugueuses laissées par le travail sur les mains de son fiancé.

Cependant les chevaux ne revenaient pas, et Cuny, qui

B'était levé vingt fois pour aller écouter sur la route, s'est remis à parler bref et haut.

— Encore un moment de patience, monsieur l'officier, se sont écriées toutes les femmes; bêtes et gens ne tarderont pas à arriver. La mère, apprête là-bas le vin au miel et aux épiées. Refuseriez- vous à ces braves enfants de porter une santé à leur bonheur ?

t- Je voudrais être le maître de ne pas refuser ; mais. .

— Encore un moment de patience, encore un moment... et, pour faire courir le temps, nous allons chanter un vieux noel; ou bien, si ça vous plaît mieux, la nouvelle complainte du Glandier.

Cuny a regardé Clémentine, qui a pâli et s'est levée aussitôt. Je lui ai fait signe de s'asseoir... Voxpopuli, vox Dei.

Cette complainte — que j'ai traduite avec mes larmes, et que je m'abstiens, on le comprend, de reproduire ici — cette complainte était une sorte de noël en patois d'Auvergne, naïf et coloré de langage, mais chanté sur le rhythme monotome commun à presque tous les vieux chants populaires. La poésie en était rude et sauvage ; mais elle arrivait, par le trait grossier des choses, à faire peser sur l'âme le cauchemar même des souvenirs évoqués.

La complainte finie, la jeune chanteuse s'est recueillie

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