‹ Heures de prisonChapitre 17 sur 150 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

un moment. Clémentine pleurait. Cuny avait été forcé de sortir. Moi je m'étais enfouie dans l'ombre, et, les deux mains pressées sur mon cœur, j'y refoulais les larmes dont le sanglot m'aurait trahie. La fiancée s'est approchée de moi :

— Ça vous étonne peut-être, madame, m'a-t-elle dit, de nous vofr prendre tant à cœur une chanson; mais, voyez-vous, le pionnier de la complainte était mon propre cousin germain, un neveu à mon père, et cette pauvre dame qu'on accuse là-bas, peut-être bien à tort, il ne la croyait pas coupable, lui qui n'en parlait qu'en pleurant.

— Vous seriez la cousine de Joseph? me suis-je écriée malgré moi, en même temps que Clémentine.

— Oui bien, madame; et puisque les papiers vous ont parlé du pauvre gars, vous savez qu'il s'est tourné le sang en voyant de ses yeux les choses telles qu'elles se passaient dans ce bas pays du Glandier ; ça lui revenait nuit et jour dans sa tête, si bien qu'il en est mort. Ce n'est pas pour dire, a continué la paysanne avec orgueil, mais le cousin n'avait pas son pareil pour l'honnêteté et la droiture. Le. pauvre mort de la complainte l'aimait beaucoup, et quand il allait au loin, il le chargeait de coucher dans l'antichambre de sa dame. C'est le cousin Joseph qui porta les vingt-cinq mille francs en écus, d'Uzerches au Glandier; et c'est lui aussi qui compta à la justice comme quoi ils avaient été volés. Il savait les mauvais dires qu'on avait tenus contre la jeune dame durant l'absence du monsieur ; il savait le mauvais vouloir qu'on nourrissait contre elle, et c'est un malheur que le chagrin l'ait rendu muet sitôt.

Pauvre Joseph! quand j'arrivai au Glandier, il y avait déjà plusieurs années que la moisson était faite à la montagne; il y venait travailler avec d'autres pionniers dont il

était le chef; son air intelligent me plut, et comme M. Lafarge aussi l'aimait beaucoup, c'est lui qu'il me donna pour tracer le jardin anglais que je voulais planter dans les ruines de notre vieux cloître.

Joseph était un brave Auvergnat d'environ quarante ans, parlant peu et faisant bien ; sa physionomie massive était animée par deux grands yeux bleus, qui semblaient , attirer à lui les objets extérieurs pour qu'il pût ensuite les ruminer à son aise; le dimanche, il restait des heures entières accoudé, grave et pensif, contre un des peupliers de l'avenue.

— A quoi pensez-vous, bon José? lui demandais-je en allant le surprendre.

— Au pays, madame ; et vous-même, n'est-ce pas aussi au pays que vous pensez quand vous nous regardez sans rien dire?

— Vous devinez vrai, Joseph.

— Trop vrai, madame; car si les autres ici vous aimaient comme monsieur vous aime, ces montagnes deviendraient vite vos montagnes, et cette maison votre maison.

— Cela viendra. Madame "* une fois partie, la paix sera parmi nous, et. la paix gagnée, Dieu fera le reste.

— Bah! faisait Joseph tristement. Pour moi, pauvre esprit, je croirai, au rebours de vous", que mieux vaut deux chiens qui aboient en face, qu'un seul toujours prêt à mordre par derrière.

Hélas! le malheureux disait vrai. Lors des terribles événements du Glandier, Joseph s'était tenu à l'écart, écoutant tout et retenant tout, pour aider les juges, disait-il, à faire bonne et prompte justice.

Le pauvre ! on refusa de lui payer ce qui lui était dû, tandis qu'on avait désintéressé sous main presque tous les

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