‹ Heures de prisonChapitre 18 sur 150 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

autres ouvriers. Il quitta le Limousin sans se plaindre ; mais, de retour chez lui, le chagrin de manquer à ses engagements, et le souvenir des scènes navrantes auxquelles il avait assisté altérèrent sa santé en obsédant jour et nuit son esprit; l'amour et le besoin du travail lui faisaient négliger son mal, et, quelque temps avant l'ouverture des débats, mes avocats l'ayant fait citer comme témoin à décharge, le maire du village, pour toute réponse, nous envoya copie de son acte mortuaire...

Le malheur serait-il donc contagieux !

Les chevaux sont arrivés, et j'ai caché mon émotion pour dire adieu à tousses braves gens.

Le soleil se- levait comme nous traversions Rodez, vieille citée rêveuse, aussi gravement assise sur sa large colline qu'un vieux Romain sur sa chaise curule. Si j'en crois ma première impression et l'énergie virile de leur maintien, les habitants de Rodez ont pour qualités distinctives la persévérance et le bon sens; les pensées fortes doivent circuler librement sous leurs fronts carrément taillés, et je les soupçonnerais volontiers d'être plus hommes de forum que de salon.

Au deçà de Rodez, la grande route s'enfonce dans un pays sauvage et presque désert: les habitants sont rares, les champs encroûtés de rugosités stériles, les arbres blêmes d'aspect, les sources saumâtres; les troupeaux maigres et mal vêtus d'une toison roussie au soleil. Que manquet-il donc à ces campagnes désolées? Est-ce la rosée du ciel qui verdoie la terre ou les sueurs de l'homme qui la ferti-

lisent? est-ce ce qui vient de Dieu ou ce que le travail donne?

Vers le milieu du jour, il m'a semblé que la lumière devenait si pure, qu'elle creusait le ciel et trouait l'infini : jamais mes regards n'avaient atteint si haut. Des champs de vignes et de mûriers se déroulaient mollement au fond d'une vallée noyée sous une averse de rayons; l'air tiède et parfumé avait acquis, une sonorité mélodieuse ; j'assistais pour la première fois aux splendeurs d'un beau jour d'automne dans le Midi..

Le Midi!... mon père, mon grand-père y sont nés!... mes morts bien-aimés ! ne vous semble-t-il pas que je viens accomplir un pieux pèlerinage? La fortune vous avait pris par la main pour vous conduire tous deux dans la patrie de vos espérances, et tous deux vous êtes tombés sans revoir cette terre natale qui attendait peut-être votre dernier adieu!... Le bonheur vous avait rendus ingrats... et moi, votre enfant, presque au seuil de la vie> je viens saluer de mes pleurs ce beau ciel qui reçut votre premier sourire ! Je viens baiser ce sol qui porta vos berceaux et qui me donnera une tombe ! je viens mourir, sans^ avoir vécu, là où vous n'avez pas voulu vivre! mes pères! que votre terre maternelle était belle! et que je me sens triste, hélas! de n'y poser le pied que pour m'ensevelir vivante dans la mort.

En entrant à Milhau, nous avons trouvé la place du marché encombrée de groupes nombreux et animés. On y discutait à grands cris la teneur d'un arrêt qui venait d'être rendu à l'instant même dans un procès politique dont la contrée tout entière se préoccupait. Je me suis sou-

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