LIVRE II
venue d'Argentac, et plongeant mon regard dans cette foule déjà houleuse, j'ai eu peur.
Pour atteindre la poste, il fallait traverser la ville dans sa plus grande largeur, rompre les groupes, faire taire les orateurs en plein vent, pousser les uns, refouler les autres... J'étais au supplice, lorsque le colonel de gendarmerie résidant à Rodez, mais en ce moment de service à Milhau, nous a aperçus de loin .. Il a compris sur-lechamp ce que je devais souffrir, et, venant au-devant de nous, il m'a offert de descendre à l'hôtel qu'il occupait à deux pas de là. J'ai accepté avec reconnaissance, et, après m'avoir installée avec une bonté parfaite dans un petit salon retiré où j'ai pu prendre un peu de repos, il est revenu, avec quelques personnes, me faire les honneurs de ma dernière halte dans le monde
Je n'ai pas demandé les noms de ces cœurs d'esprit qui ont allégé le poids d'une de mes heures d'angoisse ; ce qu'ils étaient, je l'ignore; d'où ils venaient, je ne saurais le dire; mais qu'importe! 1 homme de bien se signe par ses actes, et, pour se faire connaître, il se fait aimer.
En remontant en voiture, je me suis aperçue que les bonnes femmes du marché lavaient remplie de figues et de raisins; elles entouraient Clémentine et me saluaient du doux mot patois qui ressemble à un hélas! du cœur*.. Pécairé!
Dieu bénisse ces derniers courtisans du malheur ! !
Après Milhau, la route raye de ses zigzags paresseux les flancs rebondis des Cévennes, tandis qu'un petit sentier, creusé par lés torrents qui, en hiver, se précipitent des montagnes, court tout droit devant lui à travers roches et ravines. La voiture a pris seule le premier chemin, et nous avons mis pied à terre pour suivre le sentier.
D'abord j'ai pressé le pas, et, laissant Clémentine et Cuny en arrière, j'ai marché au hasard, tantôt m'enfonçant dans les vignes déjà jaunies, tantôt franchissant mille obstacles pour dépouiller de ses fruits quelque jeune sorbier solitairement perché sur un monticule de grès et de sable.
J'aurais voulu user en une heure cette sève de jeunesse et de vie qui ne devait plus servir qu à éterniser mon supplice; mais Témotion paralysait mes forces, et bientôt je suis allée m'asseoir sur le talus d'un fossé, à côté d'une croix sans date et sans nom.
Adossée ainsi à la montagne, j'avais en face de moi une plaine immense éclairée à grands jets d'ombres et de lumières par les derniers rayons du soleil couchant; à mes pieds, la jolie petite ville de Milhau faisait onduler coquettement ses blancs panaches de fumée; le Tarn, impétueux et rapide, roulait dans ses eaux déjà doublées d'ombres mille paillons d'or ou de feu, et le pont suspendu qui relie les deux rives ressemblait de loin à une gigantesque toile d'araignée.
Des paysans sont passés près de moi : les uns, c'était le petit nombre, chantaient gaiement en redescendant vers la plaine; on comprenait à leurs chants qu'avec le pain du jour ils avaient gagné aussi quelques heures de bonheur; les autres allaient lentement au-devant d'un triste repos qui ne devait les retremper que pour des fatigues nouvelles; une jeune femme les suivait: elle portait un énorme panier de raisins à chaque bras, une hotte sur son dos, et, sur cette hotte recouverte de pampres, un bel enfant de deux ans barbouillé de lie et de moût comme un petit Dacchus.
— Signe ton front, mon Toinon, a dit la mère à l'enfant, tandis qu'elle se retournait du côté de la croix plan-