LIVRE II
tée à deux pas de moi, pour lui adresser une courte prière.
Le bambin tout endormi, a cru qu'on lui demandait un baiser; il a fait claquer ses petites lèvres dans le vide, et, se frottant les yeux avec ses poings, il s'est remis â inordre sa grappe. Je n'ai pu m'empêcher de sourire à la mère qui souriait à son fils, et je lui ai demandé si elle pourrait me dire en quel souvenir avait été posée la croix devant laquelle elle s'était arrêtée pour prier.
— Je ne le pourrais pas, madame, m'a-t-elle répondu simplement. Tout ce que j'en sais, c'est qu'un chrétien est tombé là de malemort, et c'est à nous donc, chrétiens comme lui, de finir la prière que ses lèvres raidies n'ont pu achever.
Ces paroles naïves m'ont profondément touchée. La religion, si suhlime dans sa prévoyance maternelle pour l'humanité, a voulu allier les âmes par la foi, comme elle avait apparenté les cœurs par l'amour; elle a écarté l'oubli du seuil de ses tombeaux; elle a assuré des prières à ceux qui partaient sans l'adieu d'une larme ; grâce à elle, l'étranger, surpris par la mort, a retrouvé la voix d'un frère pour crier miséricorde à son Dieu... La tombe a rendu une patrie à l'exilé, et le malheur est devenu un droit pour sa victime... La religion accueille ceux que le monde repousse, et relève ceux que le monde abat; elle est la force de l'affligé; elle est l'espérance du captif... Croix du Christ, je m'attache à toi ! Si je meurs, prête une ombre à ma cendre... si je vis, sois la vertu de mes souffrances
Absorbée dans mes pensées, j'avais oublié le temps, qui n'oublie personne. Un signe de Clémentine m'a rappelé qu'il fallait continuer notre route. J'ai voulu revoir Mil-
hau, un brouillard épais l'enveloppait. J'ai voulu revoir le soleil, il s'était éteint. J'ai regardé à mes pieds, l'ombre gagnait peu à peu la montagne et prêtait aux objets qui m'environnaient des formes fantastiques ou funèbres.
Déjà la nuit!... Ah! que ne puis-je m'envoler aux confins de l'horizon, y poursuivre le jour, le ressaisir, l'étreindre et m' enfuir avec lui sous un autre hémisphère!.. .
Si j'arrivais à Montpellier avant l'aube, je ne verrais donc plus la terre parée de son beau soleil ! Je ne verrais plus la silhouette sublime des montagnes se dessiner comme un rideau de feu ! Je ne verrais plus la cime des forêts s'empourprer aux premières lueurs de l'aurore ! Je ne verrais plus l'azur du ciel teindre de bleu le cristal mouvant des ruisseaux ! . . .
Y a-t-ii des arbres dans l'enceinte d'une prison?... Y voit-on pousser quelques touffes de fleurs, quelques brins de gazon?... Peut-être!... et c'était sans doute un dernier adieu que j'avais donné tout à l'heure aux peupliers de la vallée et aux fleurettes du chemin !. ..
Cette pensée m'a mordue au cœur. Presque folle de regret, j'ai appuyé ma tête sur l'herbe du calvaire contre lequel j'étais assise. J'ai cherché de la main une plante de lavande que j'avais aperçue quand il était encore jour, et, la portant à mes lèvres, je l'ai embrassée mille fois en pleurant.
Terre et soleil, espoir et vie, adieu. . .
Remontée en voiture, j'ai entendu Clémentine dire à voix basse aux gendarmes que ma douleur la navrait, et que, ne pouvant y porter remède, elle avait projeté de s'arrêter à la première poste pour prendre la malle et retourner directement à Paris.
. Déjà!!...