LIVRE lf
Il était tard lorsque nous avons atteint le relais qui couronne le plateau de la montagne. Un vent âpre et glacial faisait ployer la cime des pins, et le silence de la nuit n'était troublé de moment en moment que par les aboiements des cbiens de chasse et le cri sinistre des oiseaux de proie.
En traversant la cour de la poste, nous Pavons vue encombrée de chariots de roulage et de mulets chargés de charbon et de bois. Dans la vaste cuisine, à peine éclairée par une lampe de fer accrochée au mur, allait et venait tout un monde de colporteurs, de muletiers et de charretiers. Sous le manteau de la cheminée, un groupe de réfugiés espagnols se tenait debout d'un air sombre. De l'autre côté de Faire, une douzaine de petits Savoyards prenaient leur repas du soir, accroupis autour d'une énorme écuellée de soupe bouillante.
Clémentine a jeté un regard rapide autour d'elle, et je l'ai vue sourire. Elle s'est informée ensuite de l'heure à laquelle passait le courrier, et, pendant que Guny faisait allumer du feu dans la chambre où je devais me reposer deux heures, elle est allée se chauffer dans la salle commune.
A son retour, j'étais couchée, et j'allais me tourner du côté de la ruelle, pour la punir de m'avoir laissée seule si longtemps, lorsque je l'ai vue mettre un doigt sur ses lèvres d'un air significatif et mystérieux. Quelques malles avaient été apportées au milieu de l'appartement. Elle les a transversées les unes dans les autres avec fracas ; elle a appelé la fille d'auberge, lui a donné quelques ordres et s'est assurée adroitement que les gendarmes dormaient au
coin du feu, ployés dans leurs manteaux. La servante partie, elle est allée tirer les verrous et fermer les volets. Puis, revenant s'agenouiller près de mon lit, elle m'a dit à voix basse :
— Ma pauvre dame, m'aimez-vous?
Tour toute réponse, j'ai passé mon bras autour de son cou et je l'ai embrassée en pleurant.
Clémentine a toujours été plus qu'une femme de chambre pour mon cœur. Nièce de ma bonne Lato (excellente et digne créature qui, après avoir bercé ma mère, nous avait élevées, ma sœur et moi), Clémentine a hérité de l'affection que nous portait sa tante et ne se souvient pas d'avoir commencé à m'aimer.
Enfants, nous nous roulions sur le même gazon. Fillettes, nous jouions à deux les mêmes jeux. D'une année moins âgée que moi, Clémentine se trouvait avoir juste la taille des robes qui me devenaient trop courtes, et juste aussi le goût des joujoux qui déjà ne m'amusaient plus. C'était elle qui brisait les ménages que j'avais ébréchés, elle qui mettait à néant les pauvres vieilles poupées que j'avais rendues impotentes. Quand je jouais ma première sonate, elle faisait son premier ourlet; quand j'achevais mon éducation, elle terminait son apprentissage. Enfin, tout la faisait déjà rire, quand tout déjà me faisait rêver.
J'avais promis à Clémentine de la prendre pour femme de chambre aussitôt que je serais mariée. Je tins parole, et elle me suivit en Limousin pour y voir crouler tous les châteaux que nous avions bâtis en Espagne.
Pauvre Clé ! atterrée comme moi à son entrée au Glandier, elle fut la première à relever mon courage, et à me distraire du présent par l'espérance de l'avenir. M. Lafarge aimait sa gaieté; elle en profita pour essayer de corriger en lui toutes les aspérités qui me blessaient, et pour mettre en