LIVRE II
relief toutes les bonnes qualités qui pouvaient me plaire. Elle lui apprit à connaître mes goûts, à prévenir mes désirs, et bien souvent, en lui procurant la joie de me surprendre, elle m'a donné la consolation de me croire devinée. *EHe avait voulu aussi rendre la vieille maison habitable, et, dès le lendemain de notre arrivée, elle s'était mise à tout récurer, frotter, épousseter, cirer. Grâce à ses soins, les vieux fauteuils s'étaient parés de fines housses et les sombres alcôves de blancs rideaux. Elle avait bourré d'arbustes les cheminées salement béantes et recouvert de fleurs les marbres écornés.
Mal heureusement, les miracles d'ordre et d'activité qu'elle accomplissait pour me plaire déplurent â la famille Lafarge. Son dévouement fit ombrage. On se plaignit de ce qu'elle riait en cachette de tout le monde. Je voulus sermonner, et Clémentine indignée jeta son franc rire au nez de chacun. On voulut la calomnier auprès de M. Lafarge. H prit son parti, et la discorde devint guerre... Hélas! hélas! je regardais alors de très-haut à très-bas ces infimes misères, ces orages en verre d'eau. Je les méprisais, et cependant ces criailleries domestiques étaient le glas précurseur de mon agoni^et de ma mort!... Activées par elles, les inimitiés grandissaient, les rancunes s'envenimaient, les haines s'essayaient à la vengeance... Encore quelques jours, j'allais être dénoncée comme empoisonneuse, et Clémentine allait se voir désignée tout bas comme ma complice!... Encore quelques jours, une accusation de faux témoignage 1 allait peser sur sa tète, et j'allais avoir
1 Séanco du 11 septembre 1840 : « Clémentine, servante, persistant à soutenir, etc , etc., le procureur général requiert que la déposition du témoin soit consignée au procès-verbal. » etc.
Que deviennent alors l'article 372 du Code criminel et le paragraphe qui y a été ajouté en 1832?
à trembler pour elle en tremblant pour moi ! . . . Merci à Dieu qui la sauvée!...
Lorsque la justice me fit enlever du Glandier pour ni'écrouer dans la prison de Brives, Clémentine me suivit, ne demandant d'autre grâce que de rester prisonnière avec moi. Pendant tout le cours des débats, elle fut sublime d'énergie et de fidélité. Après ma condamnation, son dévouement s'exalta encore, et j'ai pu voir cette jeune fille, naguère encore si étourdie et si rieuse, pleurer mes larmes, souffrir mes souffrances, me soigner nuit et jour avec la tendresse sans bornes d'une mère ou d'une sœur.
Soumise comme moi à la rigueur d'un règlement qui nous privait d'air, d'exercice et souvent de toute communication avec le dehors, non-seulement ma pauvre Clé ne se plaignait jamais, mais encore elle évitait de me laisser deviner qu'elle pût se trouver à plaindre. Elle souriait aux grilles, elle souriait aux verrous, le chien de la geôle était son ami, la chatte du concierge était sa compagne; les enfants aimaient son sucre, les vieillards son tabac, tout le monde sa bonne grâce, et, sous sa main, les cadenas eux-mêmes semblaient chanter.
Clémentine est le type de la grisette parisienne. Elle a l'esprit qui se parle et l'instruction qui se devine. Elle sait de tout un peu, sans avoir rien appris. Elle s'éprend de tout une heure sans se passionner de rien. Elle est frivole par goût et sensée par instinct. Elle est forte contre la douleur et faible contre le plaisir. Chez elle, les devoirs de sentiment l'emportent sur le sentiment des devoirs. Pour pleurer, il faut qu'elle voie pleurer. Pour s'ennuyer, il faut qu'elle s'ennuie à deux. Quand elle ne cause pas, elle fredonne; quand ses doigts s'appliquent, son pied danse; elle chante devant le travail comme l'alouette devant l'aurore, et, si l'orage vient à gronder, elle chante