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LIVRE II

encore pour s'étourdir et s'encourager. Ce que Clé adore par-dessus toutes choses, ce sont les dimanches couleur de soleil et les robes couleur de rose, les romances tristes et les romans gais. Son cœur est excellent ; sa tète est un peu folle. Pour la bien juger, il faut l'aimer, et, pour l'aimer autant qu'elle le mérite, il faut l'avoir vue grandir jusqu'à l'héroïsme, en défendant le malheur et se dévouant à lui.

Clémentine, à mon insu, avait fait écrire au ministre pour obtenir l'autorisation de s'enfermer avec moi dans la maison centrale où je serais transférée en quittant Tulle. Sa prière avait été rejetée, et la pauvre fille, qui n'avait pas pleuré en me faisant le sacrifice de sa liberté et de sa jeunesse, pleura longtemps la vie qui lui était rendue... Déçue dans son sublime espoir d'abnégation et de dévouement , elle n'abandonna sa première idée que pour former le projet de se fixer à Montpellier. Elle voulait exercer son état de couturière, louer une chambrette à deux pas de la prison, travailler toute la semaine, et , son dimanche gagné, venir le passer avec moi sous les verrous. J'avais d'abord refusé cette nouvelle preuve 4e son attachement, et je l'avais instamment pressée de retourner dans son pays, auprès de sa famille ; mais bientôt mon cœur s'était fait le complice de son cœur, son rêve était devenu mon rêve...

C'était doue avec un étonnement mêlé de tristesse queje l'avais entendue former le projet qui devait nous séparer, même avant le terme du voyage. J'avais douté d'elle une minute... Mais quand elle s'était approchée de moi* au premier regard, à la première larme, je l'avais reconnue et comprise. J'avais deviné qu'au moment où je l'accusais elle méditait quelque nouveau sacrifice. L'émotion nous avait gagnées, et longtemps nous nous sommes te-

nues embrassées, san» pouvoir nous parler autrement que par nos pleurs. Qu'y a-t-il de plus éloquent qu'une larme pour dire : « Je vous regrette et je vous aime ? »

Comme dix heures sonnaient à l'horloge de la cuisine, Clémentine s'est levée en souriant, et, s'étant assurée encore une fois que personne ne pouvait nous entendre, elle est revenue me dire de sa voix la plus câline :

— Ma chère dame, vous m'aimez et je vous aime. Voulez-vous m'accorder une dernière grâce? Voulez- vous prouver, à votre pauvre Clé que votre attachement pour elle n'est pas moindre que son attachement pour vous? Dites, madame) le voulez-vous ?

— Je veux tout ce que vous voudrez pour votre bien, ma bonne Clé, mais... S

. — Pas de mais. Chacun entend le bonheur à sa manière. Pour être heureuse, moi, il faut que je vous sente libre et contente. Vous m'avez entendue débiter mes contes aux gendarmes... eh bien, ils croient que je vais m'en retourner tout droit à Paris pour prévenir vos amis de l'état de désespoir où vous êtes... Voilà mes habits, passez-les. Voilà mon passe-port, prenez. J'ai mis tous vos effets dans celte grande malle, et tout à l'heure, quand on viendra me dire que le courrier relaye, vous sauterez dans la voiture à ma place, et bon voyage, le tour sera fait.

— Pauvre chère folle! ne voyez vous pas que c'est impossible ? En admettant même que toutes les choses se passent comme vous les arrangez, mon absence serait remarquée dès qu'il vous faudrait quitter l'auberge pour remonter en voiture. Les autorités prévenues, le télégraphe jouerait, et, le télégraphe mis en branle, ses grands bras m'atteindraient bien avant mon arrivée à Paris.

— Je vous ai laissée dire, maintenant vous allez me

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