LIVRE II
sant la vie j'étais rentrée en possession de moi-mêîne, et que mes chaînes, librement portées, ne pèseraient plus sur mon cœur. Ma conscience, comme une chambre obscure, réfléchissait ma douleur, et lui prêtait je ne sais quelle sérénité douce et vague. Les larmes qui roulaient lentement sur mes joues me semblaient empreintes de consolations et de caresses, et j'entendais une voix intérieure chanter à mon oreille ces mots divins : « Bienheureux ceux qui pleurent! ils seront consolés. Ils seront aimés. »
Une heure après le passage du courrier nous nous sommes remis en route. J'ai vainement essayé de dormir. Ma tête reposait sur l'épaule de Clémentine, et chaque fois que je sentais, son bras se roidir pour me préserver d'un cahot, chaque fois que sa main ramenait sur ma poitrine les plis entr'ouverts de ma mante, je me disais : « Demain, à pareille heure, je serai seule à souffrir î les jours succéderont aux jours, les années aux années... et je serai seule encore!... seule en face de la vie... seule en face de la mort. 9
Vers le matin, Clémentine, qui me croyait endormie, a échangé quelques mots avec les gendarmes.
— J'ai peur de l'arrivée, monsieur Cuny.
— Ce sera un moment bien souffrant pour madame, et bien triste pour nous.
— A Limoges, l'usage est de couper les cheveux à toules prisonnières qui arrivent. M. Bac m'a prévenue. Croyezvous, mon Dieu! qu'il en soit de même à Montpellier?
— D'ordinaire, ce qui se fait dans une prison se fait dans l'autre. Pauvre dame !
— Oui, pauvre dame! car s'ils ont le cœur de faire cela, ils en feront bien d'autres, les bourreaux !
Une larme est tombée des yeux de Clémentine sur ma main. Je n'ai pas remué, et elle a continué d'une voix plus saccadée, mais plus basse :
— Les pleurs n'avancent rien, monsieur Cuny; au con- ' traire. Parlons donc posément de ce que nou3 ne pouvons empêcber. Me laissera-t-on au moins installer madame dans sa nouvelle prison?
— Je ne le pense pas, mademoiselle.
— Mais on ne lui refusera pas d'emporter ses pauvres effets? De tant qu'elle en avait, il lui en reste si peuî
— Je crams qu'on ne le lui refuse.
— Comment ! Ah ! ce serait trop cruel.
— Les règlements sont des règlements, ma pauvre demoiselle, et, à ce sujet même, je voulais vous prévenir que peut-être...
— Quoi! peut-être...
— Qu'on fouillerait madame en entrant, a répondu Cuny d'un air triste et embarrassé.
J'ai fait un mouvement, et la conversation a cessé. 11 était temps., j'étouffais.
Il est des douleurs — la mienne est de ce nombre — qu'il faut souffrir et vaincre sous toutes les formes. Il est des supplices qui torturent la chair et l'âme... Il est des croix qui pèsent sur la pensée comme sur le cœur.
A peine un sacrifice est-il accompli, qu'un autre sacrifice à accomplir se présente. A peine un martyre est-il subi, qu'un autre martyre à subir rouvre l'arène! Après le deuil de la liberté, le deuil de l'honneur... Après l'adieu à la vie, l'adieu à l'espérance... Après la prison, où la voix d'un ami vibre encore, le cachot, où son souvenir même n'atteint plus!... Je croyais avoir souffert, et voilà que