‹ Heures de prisonChapitre 26 sur 150 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

l'avenir se dresse devant moi mille fois plus cruel que le présent, mille fois plus menaçant que le passé... Pitié, mon Dieu, pi lié!...

Au moment où nous nous arrôtionsà Saint-Paul, un des derniers relais avant Montpellier, une main s'est posée sur la portière, et j'ai vu M. de Tourdonnet devant moi.

— Vous ! me sui&-je écriée, vous !

— Ne m'attendiez- vous pas?

— Non, c'est-à-dire oui. Je vous regrettais tant, que c'était vous espérer encore.

M. de Tourdonnet avait reçu trop tard l'exprès envoyé à Saint-Martin. Il était arrivé à Tulle quelques heures après notre départ, et, sans trop croire nous atteindre, il nous avait suivis, tantôt en diligence, tantôt à franc étrier. Ses habits étaient poudreux, sa voix saccadée par l'émotion et brisée par la fatigue Le second gendarme est monté sur le siège, et il a pu prendre sa place à nos côtés.

Que d'amertumes mêlées aux douceurs de ce dernier adieu!... Clémentine pleurait, blottie dans un des coins de la voiture, et Cuny, penché en dehors de la portière, ne rompait le silence que pour crier au postillon : « Plus lentement... plus lentement... » Il y a toujours de la pitié dans le cœur d'un brave.

M. de Tourdonnet a voulu me demander comment j'avais supporté la fatigue du voyage... Son regard a rencontré le mien, et il s'est tu. Il est des moments dans la destinée où, pour donner aux malheureux la force de vivre, il faut leur laisser croire qu'on se meurt un peu tous les jours de chaque douleur soufferte, de chaque tourment enduré...

5i HEURES DE PRISON

M. de Tourdonnet a voulu m'exprimer ensuite combien il était heureux de m'avoir rejointe. . et, à ce mot heureux, il n'a pu retenir ses pleurs. J'avais mille conseils à lui demander, il avait mille recommandations à me faire .. C'était ma dernière heure de vie, je l'aurais payée de mon sang, et cependant je laissais le malheur projeter son ombre noire sur mon dernier soleil ! J'oubliais de vivre les quelques minutes de grâce que le sort m'accordait, pour me voir, vivante encore, pleurée morte par le cœur d'un noble et pieux ami !

La matinée avait été brumeuse et triste. Un vent froid effeuillait les arbres du chemin, et les nuées matinales qui filtrent la rosée roulaient leurs vagues d'écume au-dessus de la terre, ou s'élevaient au ciel en blanches colonnes de fumée. Vers sept heures, la bise a redoublé de violence, les nuages qu'elle chassait devant elle se sont déchirés en lambeaux. Une averse torrentielle a soudain abattu la poussière de la route, et bientôt le soleil s'est élancé de l'horizon.. . J'ai mis la tète à la portière... En face de moi, Montpellier!.... Montpellier s'éveillant au chant sacré de ses cloches, et baignant ses toits dans des cascades de lumière ! ! !

Montpellier !... déjà !.. Je me suis rejetée au fond de la voiture, collant mon voile sur mes yeux... Puis, vaincue parla douleur, j'ai éclaté en sanglots...

— Qu'avez-vous? m'a dit M. de Tourdonnet avec une inquiète sollicitude'.

— Ce que j'ai, monsieur? ce que j'ai? vous le demandez? Mais vous le voyez bien*.. Je suis innocente... je suis jeune... j'aime la vie... et je vais mourir!... Ah! par pitié, s'il en est temps encore, par pitié, sauvez-moi, sauvezmoi !

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