‹ Heures de prisonChapitre 29 sur 150 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

ses et les deux mains cachées dans les larges manches de sa robe. «Monsieur le directeur m'a chargée de venir prendre madame, » a-t-elle dit au gardien chef, sans même me regarder.

Je me suis levée, et Clémentine s'est levée comme moi.

— Monsieur le major , a repris la sœur, vous voudrez bien dire à ces dames que j'ai Tordre de ne laisser entrer personne dans l'intérieur de la prison avec madame Lafarge.

— Ah ï ma bonne sœur, a dit Clémentine d'un ton suppliant, laissez-moi seulement entrer une heure pour déshabiller madame et la coucher. Voyez... elle tremble la fièvre. De grâce, ma sœur, laissez-moi la soigner une dernière fois. Je sais, moi, ce qu'il faut... Je suis Clémentine, et je ne l'ai jamais quittée pendant tous ses malheurs.

Sans répondre, la sœur a regardé le major, qui, à son tour, a regardé Cuny . Un nuage a passé devant mes yeux. J'avais compris. Un instant après, la religieuse, voyant ma pauvre Clé distraite par les gendarmes, qui lui promettaient de la mener au directeur, m'a fait un signe, et je l'ai suivie sans prononcer une parole, sans détourner la tête, sans verser une larme.

Nous avons traversé un réfectoire et monté un escalier obscur, taillé en colimaçon, dans l'intérieur d'une tour. Arrivées au second étage, nous nous sommes arrêtées. La porte d'une petite chambre blanchie à la chaux était ouverte. J'y suis entrée.

C'était ma cellule !

— Avez-vous besoin de quelque chose, madame? m'a ditla religieuse,' qui m'adressait la parole pour la première fois.

J'ai fait un signe négatif. Elle est sortie en donnant deux tours de clef à la porte.

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Après son départ, j'ai fermé les volets intérieurs de la fenêtre et K jesuis revenue m'asseoirau pied de mon lit. Mes yeux regardaient s>ans voir; j'étais sans force pour sentir, sans force aussi pour penser et pour pleurer... J'apprenais à souffrir seule. . .

Vers dix heures, la clef a tourné deux fois dans la serrure. C'étaient deux religieuses qui m'apportaient un bol de tilleul. J'ai refusé de le prendre. #

— Madame a peut-être la fièvre? a dit la plus jeune sœur en me soulevant doucement le bras pour me tâter le pouls.

Je n'ai pas répondu; mais tout à coup il m'a semblé sentir la main qui tenait ma main la presser légèrement. J'ai levé les yeux. La jeune religieuse me regardait d'un air triste et caressant, et j'ai vu une larme rouler sur sa joue.

— Vous me plaignez donc, vous? ai-je dit tout bas à ma douce infirmière.

Sans me répondre, elle s'est retournée précipitamment vers sa compagne, occupée à remplir d'eau de riz une carafe posée, avec un verre, sur la table de nuit.

— Madame a la fièvre, ne faudrait-il pas lui conseiller de se coucher?

— Je n'y vois pas d'obstacle. Les draps sont au lit depuis hier.

La petite sœur n'a pas répondu un mot ; mais, s'approchant de moi avec empressement, elle a commencé à me déshabiller.

Cinq minutes après, j'élais couchée et les religieuses se retiraient.

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— • J'ai cru que vous n'en finiriez pas, sœur Mélanie, a dit la plus âgée en pesant sur la porte pour s'assurer qu'elle était bien fermée.

— Pauvre dame! je la plains. Elle paraît si souffrante.

— La plaindre! Pourquoi? Si elle a fait la faute, c'est un bonheur pour elle de faire pénitence, et si, par miracle, elle n'est pas coupable, elle est trop heureuse encore que les juges l'aient condamnée. Que faisait-elle dans le monde? Elle damnait son âme. Ici, elle la sauvera rien qu'en souffrant son mal pour l'amour de Dieu.

Les voix se sont éloignées et je n'en ai pas entendu davantage. Mais, au milieu des rêves douloureux de ma fièvre, un même mot retentissait sans cesse à mon oreille : trop heureuse. Trop heureuse ! moi !...

On m'a annoncé que j'aurais, avant le soir, la visite de mon oncle* Mon oncle ! le frère de mon grand-père, son sang, son cœur peut-être... Mon Dieu, faites que je le reconnaisse et qu'il me comprenne!

Je n'ai jamais vu mon oncle* Est-ce un homme dti monde? Viendra-t-il à moi paF devoir ou par amour? M'imposera-t-il sa protection, ou m'accordera- t-il sa tendresse? Ne serai-je que sa nièce ou bien sa iille?

Chaque fois que j'entends des pas dans l'escalier je crois le voir paraître. Je tremble, j'espère, je crains... Si je n'allais trouver en lui qu'un étranger! Si le cœur de mon grand-père ne battait pas dans son cœur ! S'il ne venait à moi que par pitié ! S'il rougissait de mon malheur!... Non, non. Je suis folle et ingrate..* Ingrate, car trembler au moment d'être réunie à lui, c'est oublier sa première lettre) si touchante et si tendre; c'est oublier notre sainte

HEUBES DE PRISON

parenté, réclamée hautement par lui le lendemain même du jour où j'étais condamnée... Ah ! que ces heures d'attente sont longues!... Que faire pour les abréger? Penser à mon oncle et me ressouvenir de ce qu'il a été pour pressentir ce qu'il va être.

Mon grand-père n'a pas eu d'enfance. Le soleil de 89 mûrissait vite les hommes qui allaient chercher fortune à Paris au moment de la grande tourmente révolutionnaire. A cette époque les liens de famille étaient presque toujours brisés par la force des événements. Les fils se regardaient comme les aînés de leurs pères. Les frères mouraient souvent sans avoir connu leurs frères. Chacun posait luimême la pierre de son foyer, et mon aïeul était déjà riche, hautement posé dans le monde, lorsque, se souvenant d'avoir des frères, il les appela à Paris pour leur donner une part dans les bénéfices de son bonheur.

Grâce à ses protections, Simon, le plus jeune, eut bientôt obtenu une place assez élevée dans le Rouergue. C'était une carrière honorable, c'atait un bel avenir Malheureusement ma tante, qui venait de se marier, prit le mal du pays, loin de sa belle mer de Cette et de son beau ciel bleu de Provence. Elle tomba malade, voulut revenir à Montpellier dans sa famille, et mon oncle, qui l'adorait, préféra abandonner sa place que de souffrir celle séparation.

Mon grand-père n'avait plus vingt ans. Il blâma ce qu'il appelait le coup de tête de son frère. Plus tard, cependant, il lui offrit une seconde place, que mon oncle refusa encore pour rester dans le commerce. Nouvelle brouille, nouveau raccommodement suivi d'un affectueux mais lointain échange des deuils et des joies qui venaient attrister ou réjouir les deux familles.

En vieillissant, mon grand-père, qui n'avait guère plus

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