LIVRE III
que la mémoire des yeux, écrivit moins souvent à Montpellier. On lui répondit plus rarement aussi. A l'époque de mon mariage, j'oubliai même d'envoyer une lettre de faire part à mon oncle inconnu. Quand le malheur me frappa et que j'appelai à moi tous les miens, je n'appelai pas mon oncle... et cependant c'est lui qui, le premier, renoua la triste parenté qui l'unissait à mes larmes; c'est lui qui réclama le droit de m'ouvrir son cœur et ses bras; c'est lui qui m'aima quand on ne m'aimait plus... Ah! pourquoi aurais-je peur en attendant mon oncle? Je suis innocente, Dieu le lui dira.
J'ai vu mon oncle I Je lui ai tendu la main. Nous nous sommes regardés, reconnus et embrassés en pleurant. C'est bien le frère de mon grand-père !
Quel moment î J'aurais voulu renfermer dans un seul mot tout ce qui tressaillait pour lui dans ma conscience et dans mon cœur... mais j'étais trop émue. Les sanglots m'étouffaient, et je ne pouvais que répéter sans cesse : — Mon oncle, mon bon oncle, aimez-moi, aimez-moi. Lui, aussi attendri quoique plus fort, me serrait les mains, m'encourageait du regard, et, d'une voix pleine de caresses et de larmes, me disait doucement : — Ma pauvre fille, vous êtes innocente, je le sens, je le sais, confiez-vous à Dieu; il vous a donnée à nous. Nous saurons vous consoler, nous saurons vous aimer.
Le règlement nous avait accordé vingt minutes... Qu'elles ont été courtes ces minutes bénies! mais qu'elles m'ont fait de bien ! Le cœur de mon oncle est un cœur qui bat; ses yeux sont des yeux qui pleurent. Nous nous aimerons vite; mieux que cela, nous nous aimons déjà. Il reviendra
me voir demain avec toute sa famille. En le quittant, je lui ai recommandé Clémentine; il a souri, et j'ai appris que depuis le matin elle était installée chez lui comme l'enfant de la maison...
Sainte charité, tu es le génie du cœur.
Après le départ de mon oncle, fai pu pleurer enfin toutes les larmes amassées dans mon cœur. Cette explosion de douleur m'a rendu un peu de calme, et je me suis endormie d'un sommeil si profond, que je n'ai pas entendu la religieuse, qui est venue m'apporter une veilleuse et du lait.
Qn'il est triste, mon Djeu! le réveil du prisonnier, qui ne ressaisit la vie qu'en ressaisissant ses chaînes, qui ne se sent exister qu'en se sentant souffrir! En ouvrant les yeux dans ma nouvelle cellule, j'avais tout oublié. . . tout. . . et, pendant quelques instants même, le rêve l'a emporté sur la réalité. J'avais froid, j'avais soif, j'ai appelé ma pauvre Clé pour me couvrir et me donner à boire... Ah! je ne pourrais jamais dire le mal que m'a fait ma voix en achevant de m'é veiller.
J'étais couchée sur un petit lit de fer, pauvrement recouvert d'une courte-pointe d'étoupe et de draps de grosse toile, qui suffisaient à peine pour border le matelas. La couverture était très-mince : le froid m'avait saisie; Je me suis levée pour chercher mon manteau ; il était resté à la porte, et la porte était fermée. J'ai regagné mon lit en tremblant.
Ma chambre, vue au grand jour, est bien petite. Ce n'est qu'un cabinet percé d'une porte faisant face à une