LIVRE III
fenêtre. Une chaise et un lit la meublent. En Rapprochant de la croisée, on aperçoit des toits inégaux et des pans de murs lézardés, les uns percés de petites lucarnes, les autres enduits d'asphalte noir ou gris. C'est sans doute l'envers des vieilles rues d'un vieux quartier. Au-dessous de la fenêtre s'étend une des cours de la prison... Ah! que c'est étroit et vide!
Six heures sonnent. J'entends parler dans la pièce voisine. Peut-être va-t-on entrer et pourrai-je avoir un peu de feu pour réchauffer mes pieds glacés. Si je pouvais me rendormir quelques heures, j'oublierais, et ce serait cesser de souffrir. Malheureusement le froid me gagne de plus en plus. Je crois toujours qu'on va venir... et les pas qui montent et descendent l'escalier passent et repassent devant ma porte sans s'y arrêter... J'ai eu l'idée d'appeler; mais qui appeler? je ne connais personne. J'ai voulu frapper ; j'ai eu peur d'éveiller le silence qui pesait sur la prison comme une coupole de plomb sur un tombeau... Apprenons plutôt à souffrir seule... je ne peux avoir que deux compagnes ici : la douleur aujourd'hui, demain la mort...
A neuf heures, un grand bruit s'est fait entendre. J'ai couru à la croisée. C'étaient des tables qu'on décrochait du mur pour les dresser dans un grand cloître vitré, qui sert sans doute de réfectoire. Au même moment, une religieuse est entrée suivie d'une prisonnière chargée, m'a-t-elle dit, de venir deux fois le jour m'apporter mes repas, et devant, en outre, balayer ma chambre et faire mon lit.
En apercevant la pauvre créature sous son costume étrange, la tête baissée, les mains pendantes, l'œil sans
regard, les lèvres sans voix, je n'ai pu réprimer un premier mouvement de répulsion. Geste et silence, tout en elle mentait.
Quelques instants après cependant, j'ai fait un triste retour sur moi-même, et, pesant avec mon cœur le regard froid de la sœur, sans cesse attaché sur la malheureuse femme, pesant les chaînes invisibles de l'invisible règlement substitué à sa propre volonté, je me suis indignée d'avoir jugé quand je devais plaindre. J'ai rougi de mou injustice, et, pour la réparer, j'ai pris dans un cabas un sac de bonbons qui me restaient de la route. Je me suis approchée de la pauvre femme, et je le lui ai doucement posé dans la main.
La prisonnière s'est tournée vers la sœur et Ta regardée d'un air suppliant; puis, sur un signe qu'elle en a reçu, elle m'a saisi et baisé les mains les larmes aux yeux.
— Je ne vous aurais pas cru si gourmande, Basson, a dit la religieuse d'une voix moitié riante et moitié sévère.
— Ah ! ma sœur, ce n'est pas la gourmandise qui me ferait pleurer de joie, a dit Basson en reprenant son air contraint. Voyez ces bonbons... ce sont des dragées, et j'en avais acheté une livre le jour du baptême de ma petite. 11 y a de cela quatre ans, et depuis lors je n'en avais plus revu... Ah! ma pauvre petite! ma pauvre Angèle!
— Si vous l'aviez aimée , a dit la religieuse sévèrement, vous n'auriez pas commis la faute qui devait lui enlever sa mère. Mais, assez parlé pour ne rien dire. Un mot de plus, Basson, et je serais forcée de vous envoyer au rapport.
La pauvre mère a baissé la tête, et, sans répondre, s'est remise à faire mon lit, ses mains tremblaient cependant, et j'ai surpris de grosses larmes tomber de ses yeux sur mes draps.