LIVRE III
Déjà je ne me sens plus seule! Déjà ma cellule n'est plus si vide! Je les ai vus tous, les chers miens que j'aimais sans les connaître! Ils étaient là... Non cœur les revoit aux mêmes places où tout à l'heure ils sont apparus à mes yeux.
Cette chaise, la plus proche de mon chevet, c'est la chaise de ma jeune cousine, et, je le sens, ma sœur de demain. A côté, voilà la place d'où ma tante me regardait en pleurant. Élisa, Eugène, Gustave, vous étiez là, remuant les liens du sang par l'alliance des larmes... Ah ! jamais je n'oublierai les douces caresses d'Adèle, prenant possession de mon malheur avec la grâce timide d'une jeune fille qui rougit de laisser surprendre les trésors de tendresse renfermés dans son cœur! Jamais je n'oublierai la pieuse sollicitude de ma tante, relevant mon oreiller, doublant ma couverture, et revenant encore, les adieux déjà échangés, me poser sur le front un de ces baisers de mère qui charment la douleur, l'endorment et la guérissent.
Dieu soit loué! j'ai une famille encore! Je peux m'oublier et dire nous en pensant aux heureux. Mon sang bat dans d'autres cœurs que mon cœur, mes larmes coulent dans d'autres yeux que mes yeux; mon innocence vit dans d'autres consciences que la mienne... J'ai une famille! et, pour qu'elle me soit plus chère, 6 n:on aïeul aimé ! elle porte ton nom et tu me l'as donnée, comme tu m'as tout donné!!!...
Dans le monde on ne comprend pas ces affections soudaines, fleurs de deuil et d'orage, qui naissent à la grâce
de Dieu d'un mot, d'un soupir, d'un regard purtagés. À peine ma famille avait-elle paru dans ma cellule, que nous nous étions reconnus et aimés. Pour renouer une parenté qui n'avait écrit ses titres que sur le marbre des tombes, une larme, une seule larme avait suffi.
Après cette visite, j'ai eu celle de M. de Tourdonnet; une religieuse l'accompagnait. Elle s'est assise à trois pas de nous.
Je n'attendais pas M. de Tourdonnet. En me voyant dans cette cellule étroite et sur ce pauvre lit, il a pâli, et, s'avançant vers moi sans me regarder, il m'a dit avec force :
— Vous nous avez promis de vivre, vous en souviendrez-vous?
— Je m'en souviendrai, mais le pourrai-je?
M. de Tourdonnet m'a pris la main et me l'a serrée en silence. Ses lèvres tremblaient. Son émotion était si profonde, qu'elle gonflait les veines de son front et le sillonnait de reliefs mystérieux, caractères vivants d'une pensée douloureuse et muette. Il a fait ensuite quelques tours dans la chambre, et, revenant près de moi, il m'a dit:
— Vous m'avez demandé si vous pourriez vivre... Ah! madame, les martyrs ne demandaient pas s'ils pourraient mourir... Courage, madame, car vous aurez beaucoup à souffrir! Courage, car vous souffrirez longtemps!... D'autres vous mentiraient peut-être ; moi, j'ai besoin de mesurer vos forces à votre croix, j'ai besoin de vous sentir plus grande que votre infortune n'est grande. En vous quittant, j'ai besoin de croire en vous, si je veux espérer pcwr vous... Ne me répondez pas, a repris M. de Tourdonnet d'une voix brisée ; ne me répondez pas. A cette heure, nous souffrons trop tous deux. Je vais chez le pré-