‹ Heures de prisonChapitre 33 sur 150 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

fet. On vous a condamnée à vivre, il faut qu'on vous aide à trouver ce courage... Tout manque ici...

— Qu'importe !

— Ah! madame, à vous entendre parler ainsi, on croirait que nous ne vous aimons pas.

De tous mes amis, M. de Tourdonnet est celui qui a toujours exercé le plus d'influence sur les révoltes désespérées de ma volonté. D'autres, plus faibles, m'ont aimée pour me consoler. Lui m'a voulu faire de son amitié une vertu. Jamais il n'a consenti à voiler par de faux mirages les réalités trop affreuses de ma position. Jamais il n'a hésité à me signaler le danger et à me montrer ce que j'avais à craindre aux heures d'orage. Il me prenait par la main pour m'aider à gravir les rudes pentes de mon calvaire... Et moi, fière et touchée de son estime, confiante et forte de son affection, j'allais... laissant mes pieds meurtris ensanglanter les pierres du chemin, pliant sous le faix de ma croix... sous celui du désespoir, jamais.

Chaque soir, à peine endormie, mon âme s'enfuit de sa prison, et chaque matin, surprise par la réalité, elle revient tristement se heurter à ses fers. Je sens cependant que mon mal n'est pas encore le mal cruel de la liberté et de la vie. Souffrir ainsi, c'est encore vivre, et demain je n'aurais plus qu'à me laisser mourir. Ma position n'étant pas fixée, il survient durant le jour mille choses qui m'aident à me distraire de moi, sinon à oublier.

J'ai vu le directeur, il ne parle pas, il ne sourit pas...

serait-il méchant 1 ? J'ai vu la supérieure. Elle parle, elle sourit... aura-t-elle au moins le sourire du cœur?

Pour clore la série de ces inspections administratives, j'ai eu à onze heures la visite du général et du préfet. Le monde est poli- Avant d'oublier ses morts, il les enterre. .

Je faisais quelques tours dans ma cellule, pour essayer mes forces, quand on m'a annoncé ces messieurs. Je n'avais qu'une mante jetée sur les épaules; ma chambre était en désordre, mon lit défait. J'ai demandé qu'on me donnât quelques minutes.

— C'est impossible, madame, a répondu la sœur. M. le préfet ne m'a pas chargée de savoir si vous pouviez le re* cevoir. Il m'a dit qu'il allait monter chez vous.

A ces mots, un nuage est passé sur mes yeux; ce n'était qu'une larme, et je l'ai cachée, comme j'en ai tant caché. Un instant après, plus calme en apparence, je me tenais debout devant la fenêtre, quand le général et le préfet sont entrés.

Ces messieurs se sont excusés de me surprendre ainsi,. à demi habillée. — La religieuse, disaient-ils, les avait mal compris. Ils ne m'avaient fait prévenir que pour me donner le temps de me préparer à leur visite.

Je me suis inclinée en silence... et comme le général Pire me répétait encore avec l'accent chevaleresque des vieux preux de vieilles races, qu'il était désolé d'être entré die% moi comme en pays conquis, je lui ai répondu en essayant de sourire :

— Chez moi, général, vous vous trompez. Si la mort

1 Quand j'écrivais ces lignes et celles qui suivront, je ne connaissais de M. Chappus que le directeur. J'ai appris plus tard à le mieux juger. Entré fort jeune dans l'administration des prisons, il a vu le vice de si près, qu'il est devenu prompt au doute et lent à l'estime. Le règlement a déteint sur lui ; mais, si le directeur est tout angles, Y homme est franc, a l'esprit juste et le cœur droit.

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