‹ Heures de prisonChapitre 34 sur 150 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

donne ses tombes, la loi prête les siennes. Vous êtes ici chez la loi.

— Et vous nous recevez de par la loi?

— Un peu, général... C'est-à-dire que tout à l'heure j'ai pu penser ainsi, mais que maintenant je vous offre de grand cœur ce que je ne suis pas forcée de vous donner, une sincère bienvenue, à titre de frère d'armes de mon père.

Le général m'a serré affectueusement la main, et nous avons causé quelque temps des belles batailles de l'Empire, où toute l'armée, officiers et soldats, se paraient comme pour un jour de fête. Nous avons causé de gloire et de mort, d'Austerlitz et de Sainte-Hélène. Il faut être amis déjà pour rêver à deux; mais pour se souvenir, il suffit d'avoir vécu. Si l'avenir est trop étroit pour toutes les illusions qui se le disputent, le passé est assez large pour donner une fosse à toutes nos déceptions et à tous nos regrets.

En se retirant, le préfet, M. Bégé, m'a offert très-gracieusement sa protection auprès du sous-secrétaire d'État et de quelques membres de sa famille. M. de Pire ne m'a pas fait de promesses, mais il m'a parlé de mon père, et m'a dit avec feu qu'il honorait le malheur.

J'ai remercié M. Bégé de la protection qu'il m'offrait; mais, si jamais j'ai besoin qu'on me protège, je le demanderai plutôt à M. de Pire, qui ne m'a rien offert.

On a placé une cheminée-poêle dans ma cellule. Hier, en me couchant, j'en ai tourné la clef à gauche, et peu , s'en est fallu que je ne me sois fort innocemment asphyxiée.

Quel crime à ajouter à tous mes crimes! Les hommes n'y auraient pas même trouvé des circonstances atténuantes. Comment douter en effet que je n'eusse voulu échapper par le suicide aux remords qui trouvent tant d'écho dans la solitude? Comment douter de ma préméditation à m'en aller dormir sous terre de ce lourd sommeil des morts d'où rien ne réveille plus?

Quand la sœur est entrée ce matin, mes yeux n'y voyaient plus. Mes lèvres étaient glacées, et la fièvre battait lourdement mes tempes. Elle m'a demandé si je voulais voir un des médecins de la prison. J'ai nommé M. Pourché.

Mon oncle m'avait dit que, l'ayant rencontré à l'époque de mon procès, il l'avait trouvé presque aussi convaincu que lui-même de mon innocence. Il avait ajouté que, jeune encore, M. Pourché était cependant un des meilleurs praticiens du pays. J'avais donc le droit d'espérer qu'en tendant le pouls à mon nouveau docteur, je tendrais la main à un ami.

Mon espérance n'a pas été trompée. Montpellier me rend Tulle. En entrant chez moi, M. Pourché ne m'a ni regardée, ni étudiée. Il est venu consoler le malheur. La science cédait le pas à la bonté. Le médecin se cachait pour ne laisser voir que l'homme de cœur.

Je sens que M. Pourché connaît déjà mon mal ; car, au lieu de me prescrire des remèdes, il m'a laissé le meilleur de tous, son estime et son amitié. Avec lui, comme avec M. Ventejou, j'oserai dire que je souffre sans m'inquiéter du nom à donner à mes souffrances: j'oserai avoir la fièvre sans que mon pouls batte plus fort; j'oserai me plaindre enfin sans que mes blessures saignent.

Page 1