LIVRE III
un papier, et voyez si je n'ai rien oublié de ce qu'il vous faut pour ne pas mourir.
J'aurais voulu remercier M. de Tourdonnet. Je n'ai trouvé qu'une larme pour lui répondre.
— Oui, madame, pour ne pas mourir, a repris le noble ami en appuyant sur chacune de ses paroles. Ah ! je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même. Vous êtes tout à la fois très-faible et très-forte, et si chez vous le cœur est souvent femme, l'âme est toujours virile. Il faut que vous viviez ici, et vous y vivrez, car vous ne voudrez pas donner au monde le droit de penser et de dire que vous n'avez eu d'autre courage que le courage de l'orgueil. Vous vivrez, car vous ne voudrez pas lui donner le droit de soutenir qu'éloignée de vos amis, réduite à vos propres inspirations et à vos propres forces, vous avez faibli, vous avez eu peur... Oui, madame, peur (le monde le dirait)! ypeur. du temps, qui confond tôt ou tard le coupable; peur des hommes, qui oublient; peur de Dieu, qui se souvient.
— Peur! moi! jamais. Je suis innocente, vous le savez... et si je n'étais plus là pour le crier, Vous y seriez encore pour le dire.
— J'y serais, je le dirais... nous le dirions tous; mais croyez-vous donc que nos voix parleraient jamais aussi haut que vos souffrances, que vos larmes, que votre vie de désolée et de captive?... Non, vous ne mourrez pas, madame, vous ne pouvez pas mourir. Qu'importe après tout que cette chambre soit étroite et nue? qu'importe qu'elle s'appelle cellule ou tombeau? vous y aurez vos souvenirs et notre estime... vous y aurez Dieu? et Dieu, pour les innocents, c'est l'avenir !
Nous parlions ainsi, appuyés contre la fenêtre, et vis-
76 HEURES DE PIUSON
à-vis d'une terrasse intérieure bordée de quelques vases, les uns vides, les autres plantés encore de tiges desséchées ou brisées. Un bruit de clefs ayant attiré notre attention de ce côté, une porte s'est ouverte, et nous avons vu apparaître une jeune femme accompagnée d'un gardien. C'était une belle personne, grande, svelte, aux traits accentués et sévères... un large châle rouge l'enveloppait tout entière, et ses cheveux blonds, tordus en couronne audessus de sa tête, laissaient échapper sur les tempes deux grosses boucles qui se déroulaient en anneaux le long du visage.
En arrivant sur la terrasse, alors éclairée par les rayons du soleil couchant, elle a fait quelques pas. Puis, s' arrêtant soudain, elle a relevé la tête comme pour saluer le ciel. La baissant aussitôt, et croisant les bras sur sa poitrine, elle s'est remise à marcher, le regard fixe, frappant les dalles de chacun de ses pas, d'une façon brusque et heurtée qui faisait mal à entendre.
Nous nous sommes regardés, et, sans oser échanger la pensée qui nous faisait pâlir, nous avons prié la sœur de nous dire quelle était la jeune dame prisonnière qui se promenait sur le balcon voisin.
La sœur a tiré sa montre, et, sans lever les yeux, elle nous a répondu :
— Il est quatre heures. Ce ne peut être que mademoiselle Grouvelle.
— Mademoiselle Grouvelle? Est-elle donc malade?
— Mon Dieu! non. Seulement, elle fait la folle.
M. de Tourdonnet a reculé de deux pas, et j'ai caché ma tête dans mes mains. Un instant après, dominée par la violence de mon émotion, j'ai saisi le bras de mon dernier ami, et le forçant de ramener ses regards sur la terrasse, je lui ai dit :