‹ Heures de prisonChapitre 37 sur 150 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

— L'avenir que vous osiez évoquer tout à l'heure... osez le regarder... il est là... devant vous... Cette femme... cette ombre... cette pauvre morte qui se survit un jour... il n'y a pas longtemps de cela, elle est entrée ici comme j'y suis entrée hier, pleurée par tous ceux qu'elle aimait... Elle était jeune comme moi... courageuse plus que moi... Sa peine, à elle, se composait d'années, de jours, d'heures qu'elle pouvait compter... Elle pouvait espérer, en souffrant, de payer larme par larme à la loi sa dette de douleur... Chaque soir, elle pouvait se dire : « Je suis plus près des miens de tout un jour ; » chaque matin elle pouvait penser : « Je suis plus près des miens de toute une nuit. » Elle avait gardé son nom, ses droits à l'espérance et sa place au soleil... Pour seuil de sa prison, elle n'avait pas une tombe... et cependant voyez... elle s'étiole, elle languit, elle se meurt... Elle est morte!... morte... je me trompe monsieur... elle est folle... Oserez-vous bien en appeler à l'avenir?... Oserez-vous me dire au revoir?...

■ -*■ Oui, madame, je l'oserai, car ce n'est pas en vous seule que j'espère. Je crois en Dieu.

Je voudrais me créer des occupations, m'imposer des devoirs assez sérieux pour ancrer mon cœur et ma pensée aux pierres de ma cellule. Je voudrais recommencer à vivre quelques-unes de mes heures, et je ne sais encore que les souffrir toutes.

Le départ de M. de Tourdonnet et ma quasi-asphyxie ont ravivé ma névralgie. Je sens une main de plomb peser sur mon cerveau. Mes idées dorment. Mon cœur a le

cauchemar. Cette atonie morale doit ressembler à la mort. C'est froid, mais c'est calme. C'est lourd, mais moins lourd que Tinjustice doublée de calomnies et de mensonges.

On vient deux fois par jour dans ma cellule, le matin à dix heures, le soir à six. La religieuse qui accompagne la pauvre femme de service est une petite sœur blonde et rose, qui a les joues creusées de gentilles fossettes toujours pleines de sourires, les yeux d'un bleu criard et froid, le bon cœur sans esprit, la tête vive, un peu trop disposée peut-être à porter le voile de travers.

Le matin, elle s'approche et me dit naïvement : « Vous vous ennuyez toujours seule, madame. Je voudrais bien rester un peu plus ; mais je n'ai pas une minute à perdre. » Le soir, elle me dit avec la même candeur : « Mon Dieu! que vous avez dû vous languir? Je voulais venir vous voir dans la journée, mais le temps m'a manqué. » Si elle cause un instant, c'est pour me parler de la pluie et du beau temps : si elle essaye de me consoler, c'est avec une maladresse qui va chercher mes larmes. Sa présence n'est une distraction que pour mes yeux... et lors même que je ne suis pas seule, que mon cœur est seul, ô mon Dieu!

Chaque soir cependant, vers sept heures, ma solitude se pare et s'anime. Je vais, je viens, j'écoute, j'attends, j'espère le léger coup de clochette qui, après avoir couru le long des vieilles voûtes du réfectoire, s'engouffre dans l'escalier de ma tour et vient s'éteindre comme un soupir sur le seuil de ma porte.

Ce coup de cloche, c'est le signal qui dit à la religieuse que ma sœur Adèle l'attend au parloir. Les ordres du ministre n'étant pas encore arrivés, la bien-aimée veut au moins tous les jours voir la sœur Philomène qui me voit,

Page 1