‹ Heures de prisonChapitre 39 sur 150 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

— Toute la journée, alors, ma bonne sœur? M. le préfet m'a permis d'installer madame dans sa chambrette. Vous me l'accorderez bien à votre tour?

— Vous aurez mal compris M. le préfet, mademoiselle, les visites les plus longues ne dépassent pas une heure. Il était onze heures moins dix quand vous êtes entrée; à midi précis mon devoir m'obligera de vous engager à sortir.

Clémentine n'a rien répondu ; mais, revenant s'asseoir au pied de mon lit, elle a pris mes mains et les a portées à ses yeux tout humides de larmes. Après quelques moments d'un douloureux silence, elle s'est levée pour traî" ner une grosse malle qu'elle avait fait déposer à la porte en entrant; elle en a tiré différents objets de toilette, du linge, un peignoir qu'elle a noué autour de sa taille, et, sans prononcer une parole, elle s'est mise à tout préparer pour mon lever, selon sa coutume des jours plus heureux; mes pauvres cheveux étaient mal attachés et crépus : elle les a peignés, brossés, parfumés, ondes du revers de sa main et renoués ensuite en longues nattes qu'elle a enroulées deux fois à l'entour de ma tête; elle a fait tiédir de l'eau pour baigner mes pieds ; elle a voulu me chausser, m'habiller, me faire belle, enfin, comme elle me le disait en riant, alors que toutes deux nous savions encore rire.

Vingt fois j'ai voulu empêcher la pauvre fille de perdre ainsi l'heure précieuse et courte qui nous avait été accordée ; mais chaque fois elle me résistait par un silence si éloquent et si triste, que je sentais ses larmes muettes me gagner. En dépit des Argus et des verrous, nou3 nous retrouvions libres, en recommençant le passé qui nous avait vues libres ; nos cœurs battaient à l'unisson ; nos mains se cherchaient pour s'étreindre; nous nous laissions absor* ber tout entières par le charme mystérieux et navrant de

ces tristes adieux, qui, à défaut de voix pour s'exclamer douaient d'une âme vibrante les actes familiers et vulgaires, l'écorce brute de nos jeunes et tant doux souvenirs.

J'étais à peine habillée, qu'un signe de la soeur a prévenu Clémentine qu'il était l'heure de partir.

Cette fois la pauvre fille a obéi sans mendier une minute de grâce, sans faire entendre une plainte, sans même verser une larme... Avant mon départ de Tulle, je lui avais promis un bracelet de cheveux qui depuis longtemps déjà ne quittait plus mon bras; elle l'a détaché en tremblant, et, mettant un baiser sur la place qu'il laissait vide, elle s'est élancée dans l'escalier sans attendre la sœur, et sans même se retourner pour me revoir encore. Arrivée au bas de l'escalier, je l'ai entendue me crier deux fois : « A bientôt! à toujours!... » J'ai entendu le bruit de ses pas dans le réfectoire et le grincement de la porte qui se refermait sur elle... Ah! j'ai le cœur brisé de toutes ces séparations.. . de tous ces deuils...

J'ai reçu ce matin une lettre bien louchante de mon oncle. 11 s'effraye pour moi de ces douloureuses émotions qui troublent ma solitude. Il m'enseigne la résignation et le pardon. Il me supplie de rompre avec le cauchemar désolant du passé, pour m'acclimater à mon malheur; l'utiliser, l'occuper, le vivre enfin en chrétienne.

Mon oncle a raison. Assez traîné ma croix. Je veux la porter.

Pour commencera faire acte de volonté et de vie, je me suis imposé la tâche de meubler ma cellule, de telle sorte que mes yeux puissent s'y reposer avec plaisir, et ma pen-

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