‹ Heures de prisonChapitre 41 sur 150 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Ce matin, au moment où ma garde s'occupait à faire mon lit, regard béant et bouche close, un coup de sonnette a mandé la religieuse au parloir. L'appel était urgent sans doute, car la sœur est descendue en courant, et nous a laissées seules.

Seules!... Basson ne pouvait en croire ses yeux; mais quand, la porte fermée et les verrous mis, le doute n'a plus été possible, elle a bondi vers moi et s'est accroupie à mes pieds avec un essoufflement d'émotion et de bonheur vraiment comique.

— Suis-je assez heureuse! s'est-elle. exclamée à mesure que la respiration lui revenait; suis-je assez heureuse, madame, de pouvoir enfin vous parler dru et franc, d'oser me dégonfler à vous comme si vous étiez ma pauvre mère en personne, ou le bon Dieu lui-même en esprit ! Ça ne vous fera pas de peine, n'est-ce pas, madame? Que je me dépêche vite de vous bavarder un peu : voilà si longtemps que les paroles m'étouffent et que la langue me démange...

— Non, non, ma bonne Basson, parlez; mais laissezmoi d'abord vous remercier des bons services que vous voulez bien me rendre.

— Me remercier! a-t-elle continué, avec une volubilité de fille d'Eve en train de réparer quatre ans de silence forcé; me remercier? Seigneur! Je ne fais pas même le quart du quart de ce que je voudrais faire. Sauf votre respect, madame, je vous ai aimée tout de suite, parce que vous me regardiez d'un air qui parlait et qui me chatouillait tout drôlement le cœur. Je vous l'aurais dit, il y a longtemps ; mais, dans cette triste maison, ce n'est pas le pauvre monde qui a langue et oreilles : ce sont les cloches et les murs. C'est ce qui chante pour faire pleurer, et qui écoute pour trahir. Mais allons au plus pressé. Je m'appelle Basson, comme vous le savez; je suis née native

de Saint-Étienne-en-Forèt. Mon mari est Meinbar; il avait trois métiers avant nos malheurs, aujourd'hui il ne lui reste plus que des soucis et des enfants sur les bras. Si je suis ici, cependant, il ne faudrait pas croire que j'aie jamais fait tort à personne. Tout au contraire, c'est pour avoir obligé un voisin, et lui avoir signé un billet de ma main avec la signature de mon mari, que j'ai été condamnée.

— Pauvre femme!

— C'est pauvre bète qu'il faudrait dire. J'avais deux si beaux enfants! un garçon et ma petite, une vraie image pour la beauté, une Tnignonne que j'avais appelée Angèle, du nom d'une complainte que j'avais vu représenter à la grande foire de Rive-de-Gier. Mademoiselle Clémentine a trouvé ce nom bien joli.

— Clémentine! vous la connaissez?

— Oui bien, madame. J'étais à recurer le parloir des gardiens, le jour qu'elle s'y est arrêtée, toute pâmée de douleur, en revenant de vous faire ses adieux. Ses yeux pleuraient comme deux fontaines. Je me suis mise à pleurer aussi, et quand elle a su que j'étais la prisonnière qui vous servait, elle m'a fait mille amitiés et mille caresses. Elle m'a dit qu'il fallait vous faire manger et vous aimer, vous bien distraire et vous bien soigner; mais, Seigneur! que voulez-vous que fasse une pauvre femme à qui on dépend la langue et on cloue les yeux ?

— Croyez-vous la revoir encore, ma bonne chère Clé?

— Pas plus loin que ce soir; elle doit venir chez les gardiens, à l'heure où j'y vais allumer les lampes, et je lui ai promis de lui donner de vos nouvelles. Voulez-vous lui faire passer quatre mots de billet?

— Je le voudrais bien... mais j'ai peur de vous compromettre.

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