‹ Heures de prisonChapitre 47 sur 150 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

J'ai la vanité de l'honneur humain; mais, si je suis femme, très-femme, j'ai du moins appris du malheur à ne pas mentir à moi-même... Je me connais, je méjuge, et c'est parce que je me suis jugée que je repousse le vêtement infâme dont on a voulu me salir. À titre d'innocente, je ne dois pas le porter. À titre de chrétienne, je ne suis pas digne encore de le revêtir.

« Mon oncle, je veux souffrir... je le veux. Seulement, je vous en supplie, intervenez auprès du directeur pour qu'il m'épargne les tortures inutiles et les coups d'épingle anodins, les grandes pauvretés et les petites misères qui semblent être ici la trame même de la vie des captifs. J'ai tant à souffrir dans le présent! j'ai tant à lutter dans l'avenir! Obtenez qu'on ménage mes forces. Hélas ! je n'aurai pas trop de tout mon courage pour subir toutes mes douleurs !

f Adieu, mon oncle. Écrivez-moi, ce sera fortifier mon âme. Aimez-moi, ce sera faire vivre mon cœur.

« Votre Marie Capelle.

« P. S. On prétend que la pensée d'une femme est toute dans \epost-scriptum de ses lettres. Je rouvre la mienne, mon oncle, et je vous dis : « Je suis innocente, et je ne t prendrai le vêtement d'infamie que le jour où il sera « pour moi, non plus le signe du crime, mais celui d'une « vertu. »

Je n'ai pas voulu revoir ma pauvre Clé... c'était l'aimer encore que de lui épargner l'angoisse du dernier adieu. M. Pourché, qui est resté quelques instants seul chez moi à l'heure de sa visite, m'a raconté toutes les démarches que Clémentine avait tenté es pour obtenir l'autorisation

de me voir une fois par semaine. Elle retardait de jour en jour son départ dans l'espoir de fiéehir M. Bégé, qui s'était montré si bienveillant pour elle. Enfin, de prières lasse, il avait fallu partir, et la pauvre fille, qui allait pourtant retrouver son pays et sa liberté, avait pleuré sur elle presque autant qu'elle pleurait sur moi.

Le bon docteur avait vu mon oncle la veille. Il tenait de lui que, peu de jours avant son départ , Clémentine avait cru se croiser avec D*** au milieu de la grand'rue. Tout émue de cette rencontre, elle en avait parlé au tapissier qui m'avait vendu mes meubles, et M. F... l'avait confirmée dans sa croyance, en lui disant qu'un homme de mauvaise mine, ressemblant trait pour trait au signale* ment qu'elle lui donnait de D*** était venu le jour même dans son magasin. Il se disait commis voyageur, mais, en réalité, il n'avait parlé que de mon procès, de ma santé, de ma famille, des actes de rigueur qui venaient de me frapper. Avant de se retirer, il avait proféré les plus brutales injures contre moi, et s'était laissé emporter à des accès de rage qui semblaient suer le fiel et la boue.

Ah ! c'est bien D*" ! je le reconnais à sa haine, surtout à ses insultes. C'est H***; mais qui peut l'attirer à Montpellier? Pourquoi ce voyage? Je me le suis demandé en tremblant. 11 y a toujours eu de Fà-propos et du calcul dans le mal que cet homme m'a fait; Vient-il épier mes larmes ou activer mon supplice ? Vient-il servir la vengeance ou colporter la calomnie?... Le temps ne me l'apprendra peut-être que trop tôt.

L'opprimé peut pardonner à l'oppresseur. L'oppresseur, lui, ne pardonne jamais à l'opprimé. C'est son remords vivant; c'est le cri qui l'accuse; c'est plus encore, c'est le pardon qui l'écrase sou3 son aumône de pitié...

Livré IV oO

C'était aujourd'hui dimanche. Je me suis éveillée avec le jour pour ajouter quelques heures à mes heures d'attente. J'ai attiré à moi mes plus douces pensées, mes plus chers souvenirs. Je voulais rasséréner mon front en apai* sant mon cœur. Je voulais me parer de courage pour faire diversion aux émotions pénibles qui attendaient ma famille; et, contrainte de rester couchée, j'ai tiré d'un carton oublié sous «non lit un mantelet de nuit de basin blanc et une barrette de batiste garnie à plat de deux rangs de dentelles étroites.

Lorsque sœur Philomène m'a apporté ma tasse de lait, j'ai remarqué qu'elle me regardait beaucoupi Plus tard, elle est revenue sous je ne sais quel prétexte avec une autre religieuse dont la mission semblait être de me dévisager* Enfin, quelques minutes avant l'heure d'arrivée de ma famille, sœur Philomène est rentrée pour me dire d^un air effaré : « Que la chère mère supérieure en était mortifiée et contrite j mais qu'elle ne pouvait rien prendre sur elle à l'égard de mon costume , qu'elle avait vainement cherché M. le directeur pour lui soumettre la chose, et que, ne l'ayant pas trouvé, elle l'avait chargée de venir changer mon bonnet contre une des barrettes vues et approuvées par l'administration. »

Tout en parlant , sœur Philomène s'était approchée de mon lit, et, sans plus de cérémonie qu'on n'en met à dés. habiller et réhabiller un mannequin , elle m'avait décoiffée de mon bonnet â deux rangs de garnitures pour me recoiffer du bonnet réglementaire à un seul rang.

Que c'est triste, mon Dieu ! de ne s'appartenir plus I !

Avant le dernier coup de midi, j'étais dans les bras de ma tante. Mes deux mains reposaient dans les mains de mes cousins, mes regards allaient d'Élisa à mon oncle, et je sentais courir sur ma joue le souffle caressant de ma sœur Adèle, qui avait noué ses deux bras à mon cou, pour mieu* appuyer sa tête sur le pauvre oreiller où ma tête s'appuyait.

Chers attendus!... Je voyais ma douleur se réfléchir dans leurs yeux; je sentais l'angoisse de mon cœur battre sourdement dans leurs cœurs... Souffrir ainsi, n'est-ce pas plutôt aimer?

Eugène, l'aîné de mes cousins, est celui qui a retrouvé le premier la force de se montrer fort.- Pour nous distraire de nous, il m'a parlé longuement de Clémentine, de son dévouement, de ses projets, de ses rêves d'avenir. La pauvre Clé, toujours occupée de moi, avait dit à Eugène que j'aimais le chocolat praliné. Il en a tiré un sac de sa poche, et me l'a offert à titre de friandise rétrospective et sacrée.

J'ai tendu la main à ces amis-bonbons ; mais la sœur qui nous gardait, s'élançant entre mon cousin et moi, s'est saisie du sac avec une précipitation telle, qu'elle a laissé rouler à terre le chapelet, qui naguère encore glissait si quiètement entre ses doigts dévots.

Nous nous sommes regardés avec stupéfaction.

— Vous m'excuserez, a dit sœur S. L... d'un ton sec. Rien n'entre ici sans avoir été visité.

— Ce n'est que du chocolat, s'est hâté de dire Eugène, et j'ajouterai si vous le permettez...

— C'est tout ce que vous voudrez, monsieur, le nom ne fait rien à la chose. Au contraire, car si ce ne sont que des bonbons, comme vous le dites et comme je veux le croire, il doit peu importer à madame de les manger cinq minutes plus tôt ou plus tard.

Page 1