LIVRE IV
■— Ma sœur, s'est écrié Eugène en contenant mal son impatience, je suis fâché que vous ne m'ayez pas permis d'achever ma phrase; je voulais vous dire que j'avais vu M. le directeur, et que c'était lui-même qui m'avait autorisé à offrir ces quelques bonbons à ma cousine.
Sœur S. L... a haussé légèrement les épaules; puis, sans répondre un mot, sans nous faire une excuse, elle est retournée s'asseoir dans son coin, et s'est remise à prier.
Mon Dieu! celte journée du dimanche tant désirée; cette heure de midi rêvée si consolante et si douce, cette halte dans ma douleur, cet instant fugitif qui devait animer le vide de toute une semaine d'isolement et d'attente ; mon Dieu î cette réunion avec les miens qui devait retremper mon courage ; cet éclat de joie ne sera-t-il donc désormais qu'un prétexte à supplice, qu'une torture ajoutée à mes tortures?... Je ne les verrai jamais seuls! je ne leur parlerai jamais sans contrainte! On pèsera les larmes que je verserai dans leurs cœurs; on comptera les baisers qu'ils déposeront sur mon front. Si ma conscience laisse échapper son secret dans un cri ou dans un sanglot, le regard froid d'un tiers sera là pour me rappeler à Tordre. De quel droit protester de mon innocence? Je suis la chose jugée, la coupable de par la loi!... Si c'est la tendresse des miens qui s'oublie, s'ils viennent à me parler d'espoir, le même regard froid et perçant sourira de pitié à leur folle espérance. De quel droit me promettre l'avenir?... Je suis la chose condamnée, je suis la morte à perpétuité!...
Je me demandais ce matin pourquoi on devenait folle ici. Je lésais...
L'automne a vu tomber la dernière feuille de sa couronne. Il fait froid, et, quoique Ton allume un peu de feu dans ma chambre, mon mantelet de lit est insuffisant à me couvrir. Il faut que je reste couchée tout le jour. C'est bien long, dix heures solitaires et inoccupées! Je veux m'essayer à vivre, quand tout repose et sommeille; la nuit est le domaine des morts. Je veux m'allier à ces âmes errantes qui frissonnent dans l'ombre, et qui empruntent au vent les soupirs désolés que leurs voix ne peuvent plus gémir... Une langueur anxieuse s'est emparée de moi. Je la bénirais, si c'était le repos; mais ce n'est que le cauchemar de ma vie; ce n'est que le rêve de ma douleur... Il me semble parfois que mon moi sensitif et souffrant échappe à l'action de mon âme. Je me surprends prononcer des mots qui ne sont pas l'expression de ma pensée... les larmes m'étouffent; je veux les pleurer, et je ris. Mes idées revêtent des formes vagues et fuyantes. Je ne les sens plus jaillir de mon front. Je les vois s'étirer, se traîner au dedans de mon cerveau ; d'éclairs, elles se sont faites ombres; on dirait l'écho sans le son, et l'effet sans la cause. On dirait presque... Non, je ne suis pas folle... non, ma peur ment... car les fous n'aiment pas, et j'aime; les fous ne croient pas, et je crois...
Hier, M. Pourché m'avait trouvé de la fièvre et une grande prostration de forces. Ce matin, il est arrivé de meilleure heure, s'est assis, m'a tâté le pouls, et pour toute ordonnance a déposé sur mon lit un bouquet de violettes et quelques beaux fruits de son jardin.