LIVRE IV
— Vous comprenez donc de quel mal je souffre? ai-je dit au bon docteur en lui tendant la main.
— Je le comprends si bien, que j'ai choisi, pour vous les apporter, les violettes les plus imprégnées de rosée, et des grenades toutes tièdes encore des premiers rayons du soleil.
J'ai caché ma tète dans mes mains encore pleines de fleurs, et, me renversant sur l'oreiller, j'ai longtemps pleuré de ces larmes abondantes et faciles qui allègent l'âme et le cœur.
Quand il m'a vue un peu plus calme, M. Pourché a tâté mon pouls une seconde fois, et, se levant d'un air satisfait, il m'a fait prendre quelques gouttes calmantes et m'a commandé de dormir.
— Dormir ! il y a deux jours que je n'ai pas fermé l'œil, docteur, et j'ai grand'peur de vous désobéir encore.
— Non, vous ne désobéirez pas. Cette crise a détendu les nerfs. Le pouls est faible. Le repos ne tardera pas à venir. Bonne nuit donc, madame, en guise de bonjour.
— Bonjour, docteur, et, d'ici à demain, pensez à moi comme à l'une de vos bonnes actions.
M. Pourché avait dit vrai. Le sommeil m'a gagnée peu à peu pour ne me quitter que le soir. J'étais à peine éveillée quand sœur Mélanie est entrée avec sœur sainte L..., qui m'apportait un peu de chocolat et de lait.
Pendant que sœur Mélanie remplissait ma carafe d'eau de riz et d'eau d'orge miellée, pendant qu'elle tournait gentiment autour de mon lit, en jetant ça et là un petit mot qui ne disait rien, mais qui parlait doux, sœur sainte L... a aperçu les grenades éparses sur mon couvre-pied.
— Je croyais que madame avait dormi tout le jour, et que personne n'était entré, a-t-elle dit en attachant son regard le plus aigu sur les beaux fruits.
— Personne n'est entré» ma sœur ; mais ces grenades m'ont été apportées par M. Pourché à l'heure de sa visite. N^st-ce pas que c'est une attention touchante?
— Sans doute,., mais je n'aurais pas cru...
— Vous n'auriez pas cru M. Pourché aussi bon? Eh bienl ma sœur, moi qui le connais encore à peine, cela m'a beaucoup touchée, sans nfétonner nullement.
Sœur S. L. . . n'a rien répondu, et j'ai vu sœur M.. . rougir.
Quelques instants après le départ des deux religieuses, il m'a semblé entendre gratter à ma porte. Je me suis approchée doucement, et, tandis qu'un petit papier qu'on avait introduit dans le trèfle de la serrure me glissait dans la main, une voix douce me disait en tremblant : « C'est moi, lisez. »
J'ai déroulé le papier. Il contenait ces quatre mots : « Chère dame, excusez-moi de vous donner un conseil. Cachez les fleurs et les fruits que M. Pourché vous apporte. Ce qui n'est pas un mal peut être trouvé mal ici. »
Ma réponse ne s'est pas fait attendre. J'ai écrit à mon tour :
« Chère sœur, cacber ce qui est bien, c'est lui donner l'apparence du mal. Je m'honore d'être l'obligée de M. Pourché, comme il s'honore, sans doute, d'être la providence de mon malheur. Je ne cacherai pas les grenades. ; Maintenant, ma sœur, laissez-moi vous dire que je vous
| aime pour deux. Vous êtes si bien mon prochain et sœur
S. L.. l'est si peu! »
1 Je m'étais promis de raconter à M. Pourché le petit
épisode des grenades; mais, soit préméditation, soit hasard, sœur S. L., qui n'accompagne ordinairement le doc-
! teur que jusqu'à ma porte, s'est tenue debout à ses côtés
! tout le temps qu'a duré la visite.
Serait-ce un crime ici de consoler ceux qui souffrent?