‹ Heures de prisonChapitre 50 sur 150 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Soeur Philomène m'a confié que le directeur avait reçu une lettre anonyme à mon adresse. Cette lettre contenait, avec un petit paquet de poudre, le conseil d'oser mourir, et d'échapper ainsi, par la mort, au déshonneur et aux tortures d'une captivité perpétuelle.

Il y aurait un curieux rapprochement à faire entre l'envoi de cette lettre qui me pousse au suicide par le désespoir de l'orgueil et le séjour mystérieux de*D"* à Montpellier.

Kg suis-je donc pas encore assez morte?... Que veulent mes ennemis?... que craignent-ils?...

Mes pleurs?

Non. 11 faut un siècle à la goutte d'eau qui tombe sur le roc pour l'user... Et puis, il y a des consciences à l'épreuve des larmes.

Ma voix?

Hélas! elle est captive comme ma volonté, captive comme mes actes... et ma cellule n'a point d'échos.

Ma fortune?

Mes accusateurs seuls sauraient dire où elle est...

Mon bon droit?

Je n'ai plus même un nom pour le signer...

Ah ! ce qu'ils craignent, c'est le temps, qui est, à lui seul, la voix, la fortune, le droit de l'opprimé; le temps, qui instruit à son heure la cause perdue des victimes; le temps, qui cite des témoins devant la mort et les interroge assis sur la sellette d'un cercueil; le temps, enfin, qui se souvient de tout, parce qu'il a tout su et qu'il doit tout redire...

Merci, mon Dieu, vous êtes juste, et c'est parce que vous êtes juste que mes ennemis me conseillent de mourir...

Depuis mon arrivée j'ai eu deux fois la visite de l'aumônier de la prison. C'est un jeune prêtre très-poli et très-digne, parlant bien, pensant juste, d'une instruction réelle, quoique de formes un peu carrées. Sa charité est peut-être encore verte pour sa charge. Il lui manque quelques cheveux blancs au front et quelques rides au cœur ; mais il a l'esprit de son ministère et chez lui le prêtre aura bientôt vieilli l'homme 1 .

Parce que je n'ai pas pleuré devant lui, M. Chab..^m'a complimentée sur ma résignation et sur mon courage. Vous vous trompez, monsieur l'abbé, les larmes qu'on ne pleure pas sont celles qu'il faut plaindre ; les douleurs muettes sont les douleurs qui tuent.

Je ne croyais pas que les objets extérieurs eussent une action aussi puissante sur nos pensées. Je ne plaignais pas assez les pauvres, en ne voyant en eux que les servants de peine de l'humanité. La misère est une lèpre qui s'attaque aux âmes comme aux corps. C'est souvent plus que ce qui tue, c'est ce qui dégrade. Le pain se mendie; mais l'intelligence? mais la foi? Suffira-t-il aussi de tendre la main pour en recouvrer le don et l'usage.

Depuis que ma cellule est vide des quelques meubles et

4 n y a quelques années que j'écrivais ces lignes. La maturité sacerdotale ne s'est pas fait attendre, et raumônerie de la maison est très-dignement représentée.

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